La Dame blanche (fin)

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Tandis que tout cela se passait, Gaétan se couvrait de gloire; chargé deux fois de missions périlleuses par le maréchal de Saxe, dont les Kerkoët étaient quelque peu parents par alliance, il en était revenu noir de poudre, ses habits criblés de balles, et son épée ensanglantée jusqu’à la garde, sans avoir omis de suivre la moindre des instructions qui lui avaient été données. Déjà le maréchal avait demandé au roi, pour son jeune parent, une compagnie qu’il avait si bien méritée par son intrépidité, lorsque vint la fameuse bataille de Fontenoy.

On sait que tout d’abord le succès de cette journée fut gravement compromis : deux fois nos meilleures troupes avaient fléchi devant les Anglais s’avançant en colonne serrée. En quelques minutes, les deux tiers des soldats du régiment de la reine, et presque tous les officiers avaient été mis hors de combat, et c’était là un terrible échec, à cause de la valeur proverbiale de ce régiment. Nos bataillons hésitaient, et les Anglais avançaient toujours. Le maréchal de Saxe courut au roi :

Sire, lui dit-il, il n’y a qu’un effort suprême, un élan irrésistible qui puisse maintenant nous donner la victoire. Permettez que je charge à la tête de la maison du roi tout entière, et avant un quart d’heure le combat sera rétabli dans les meilleures conditions.

Allez donc, mes braves enfants ! s’écria Louis XV en s’adressant à l’élite de la jeune noblesse dont il était entouré.

Aussitôt toute cette brillante cavalerie s’ébranle; puis, au commandement du maréchal, elle part comme la foudre, renversant, broyant tout ce qui se rencontre sur son passage. On ne voit qu’une forêt de lames d’acier étincelant dans l’air, et ne s’abaissant que pour se relever aussitôt ruisselantes de sang. Tout à coup, le cheval du marquis de Saxe tombe comme foudroyé; Gaëtan, que quelques pas seulement séparent du maréchal, s’élance vers lui, met pied à terre, le dégage et lui donne son cheval, puis, se tournant vers l’officier anglais le moins éloigné, il court à lui, l’abat d’un coup de sabre, saute en selle à sa place et va reprendre son rang sans cesser de combattre, malgré les blessures dont il est couvert.

Cette charge décida du succès de la journée; mais que fût-il arrivé si le maréchal n’eût été si promptement relevé du champ de bataille où il était tombé ? Aussi disait-il noblement au roi, le soir même, en lui présentant Gaëtan, qui pouvait à peine se soutenir :

Sire, sans l’admirable dévouement de M. de Kerkoët je serais mort, et si j’étais mort au commencement de cette admirable charge, la fin en eût été désastreuse.

Le roi adressa au jeune mousquetaire quelques paroles flatteuses, et le lendemain Gaëtan recevait en même temps le brevet de capitaine et celui de chevalier de Saint-Louis, auxquels le maréchal avait ajouté un congé de trois mois, que les blessures du chevalier rendaient indispensable.

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis les rudes leçons que Henri de Coislan avaient reçues à Kerkoët et à Quillian. Mécontent des autres et de lui-même, il vivait tristement dans sa gentilhommière, lorsqu’il reçut une lettre ainsi conçue :

« Monsieur de Coislan est relevé des promesses et serments qu’il a faits il y a six mois, à condition qu’il se rendra aujourd’hui, à minuit, dans la cour du château de Kerkoët, et de là à la chapelle dudit château. »

J’irai, se dit-il, car je ne veux plus avoir maille à partir de ce côté, et les dames blanches pourront désormais se promener sans avoir à craindre de me rencontrer sur leur passage.

Il obéit en effet à l’espèce d’injonction qui lui était faite; mais quelle fut sa surprise de voir, en arrivant à Kerkoët, le château brillamment illuminé, et de trouver la vaste cour d’honneur encombrée de paysans endimanchés et joyeux. Il se demandait encore ce que cela signifiait, lorsqu’au sommet de la tour où il avait pénétré, à son grand regret, il vit apparaître une jeune et belle femme vêtue de blanc, qui, à travers les crénaux illuminés, fit pleuvoir sur les paysans une grêle de bonbons et de menue monnaie.

La Dame blanche ! la Dame blanche ! Vive la Dame blanche ! criait-on de toutes parts.

En effet, se disait Henri, c’est bien la belle demoiselle Gabrielle de Kervan, une délicieuse dame blanche, aussi riche que le Grand Mogol.

Pendant qu’il faisait ces réflexions, Gabrielle était descendue de la tour, au sortir de laquelle elle trouvait un jeune officier, chevalier de Saint-Louis, qui, tout rayonnant de joie, vint tendre la main à la belle fée. Henri fit quelques pas en avant.

Quoi ! c’est toi ! Gaëtan, s’écria-t-il tout à coup.

Moi-même, mon ami.

Chevalier de Saint-Louis !

Et capitaine, si tu veux bien le permettre. Je reviens de Fontenoy avec tout cela, plus trois blessures, tout exprès pour épouser la Dame blanche, une charmante fée que j’ai l’honneur de te présenter, et qui, comme moi, sera heureuse de te compter au nombre des témoins de notre bonheur.

Quelques instants après, le curé du village, le vénérable abbé Odon, unissait solennellement les deux amants. Depuis ce jour les habitants du pays cessèrent de redouter la Dame blanche, que les immenses bienfaits qu’elle répandait autour d’elle faisaient aimer et honorer comme une sainte.

Ce diable de Gaëtan est bien heureux, se disait, non sans envie, Henri de Coislan en retournant chez lui; mais que serait-il arrivé, si j’avais pu saisir au vol ce charmant oiseau !

Et maudissant le sort, qui n’avait d’autre tort que de ne pas avoir favorisé ses mauvais desseins, il s’enferma dans son manoir, d’où il ne sortit plus.

Fin

« Choix de légendes populaires. » Éditeur : Martinon, Paris, 1860. 

2 réflexions au sujet de « La Dame blanche (fin) »

    fanfan la rêveuse a dit:
    juin 29, 2015 à 6:46

    Belle journée Gavroche !
    🙂

    Aimé par 1 personne

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