La fille de Champagne

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La Condamine, et surtout Racine fils, ont donné des détails très curieux sur une fille âgée d’environ quatorze ans, qui fut prise au mois de septembre 1731 , près du village de Sogny, à quatre lieues de Châlons, et qu’on nomma plus tard mademoiselle Leblanc. Racine a réuni dans sa relation, non-seulement tous les documents qu’il possédait, mais tous les bruits publics qui couraient sur cette fille sauvage. Nous transcrirons en abrégé sa narration.

Les domestiques du château de Sogny, en Champagne, ayant aperçu, grimpée sur un pommier, une espèce de fantôme, voulurent s’en saisir : mais, aussi léger qu’un écureuil, le fantôme sauta par-dessus leurs têtes, franchit les murs du jardin, et se sauva dans un bosquet voisin. Le seigneur de Sogny fit entourer, par ses domestiques, l’arbre sur lequel il s’était réfugié; mais au moment où quelques-uns d’entre eux tentaient l’escalade, le fantôme se mit à sauter d’un arbre à l’autre avec une légèreté qui étonna tout le monde.

Après avoir essayé longtemps et vainement de le prendre, la dame du château s’avisa de faire apporter un sceau d’eau au pied de l’arbre, et ordonna à ses gens de se cacher à l’écart. Cette ruse réussit; la fille sauvage, pressée par la soif, sans doute, descendit et alla boire au sceau. On remarqua qu’elle buvait à la manière des animaux, enfonçant le menton jusqu’à la bouche. On la saisit alors, et, malgré la vive résistance qu’elle opposa, on parvint à la conduire au château.

Elle se jeta d’abord sur les volailles crues que le cuisinier préparait, et les dévora en quelques minutes. Ses ongles, longs et forts, lui servaient pour grimper et déchirer sa proie. Sa peau, qui paraissait très brune, reprit la couleur blanche au bout de peu de temps. Elle n’avait aucun langage; seulement elle poussait un cri aigu et savait en outre imiter le cri de plusieurs animaux.

Pendant la saison froide, elle se couvrait de peaux de bêtes; une ceinture, qu’elle ne quittait jamais, lui servait à placer un bâton en forme de massue, qu’elle nommait son boutoir; au moyen de cette arme, elle terrassait les animaux les plus féroces. Elle aimait beaucoup à boire le sang des lièvres qu’elle prenait à la course; avec ses ongles, elle leur ouvrait une artère du cou et suçait leur sang jusqu’à la dernière goutte. Cette jeune fille courait si vite qu’on n’apercevait presque pas le mouvement de ses jambes. Elle nageait aussi avec la même perfection; il lui arrivait rarement de manquer le poisson qu’elle poursuivait. Pendant longtemps, elle ne voulut ni s’habiller, ni vivre, ni se coucher comme nous; il lui fallait de la chair crue et du sang, surtout la liberté de courir dans la campagne, de grimper sur les arbres, ou de s’élancer dans les eaux; aussi, essaya-t-elle plusieurs fois de s’échapper du château de Sogny.

Lorsque, un peu apprivoisée; elle eut appris à balbutier quelques mois, on l’interrogea sur sa vie antérieure; mais elle ne put donner aucune réponse satisfaisante. Cependant, elle se ressouvint avoir vécu avec une compagne de son âge qu’elle dit avoir perdue de la manière suivante :

Un jour, nageant ensemble dans une rivière, elles entendirent une explosion qui les obligea à plonger. Un chasseur venait de tirer sur elles, les ayant prises, sans doute, pour des poules d’eau. Comme elles sortaient de la rivière pour se cacher dans un bois, elles trouvèrent un chapelet, qui fut un sujet de querelle; chacune désirait l’avoir pour s’en faire un bracelet. Notre sauvage reçut alors de sa compagne une tape sur le bras, et lui riposta par un coup de boutoir sur la tète, mais si violent, que, suivant son expression, elle la fit rouge. Touchée de compassion, en la voyant étendue à terre sans mouvement, elle grimpa sur un chêne pour cueillir une gomme qu’elle connaissait, et l’appliquer sur la blessure. Lorsqu’elle descendit de l’arbre, elle ne trouva plus sa compagne.

Probablement quelques voyageurs ayant rencontré cette fille expirante, la portèrent au village voisin, où elle expira. Quelques jours après ce malheur, la sauvage fut prise dans les bois de Sogny.

Le changement de vie causa une violente maladie à cette pauvre fille, et lui enleva presque toutes ses forces vraiment extraordinaires; car, dans les commencements de sa captivité, elle avait renversé huit robustes paysans qui étaient venus pour la garotter. Elle conserva longtemps un goût prononcé pour la chair crue, et lorsqu’elle apercevait un enfant, elle se sentait tourmentée du désir de boire son sang.

Le seigneur de Sogny étant mort, la sauvage fut placée dans un couvent de Châlons. Enfermée dans une cellule, réduite à regarder le ciel et la campagne par une petite lucarne, la fille libre des forêts ne put s’habituer à ce nouveau genre de vie. Une noire mélancolie s’appesantit sur elle; sa fraîcheur, sa santé, le reste de ses forces, tout disparut. Bien des fois, elle eut la tentation de s’enfuir dans les bois pour y reprendre ses anciennes habitudes, sa liberté ! Du couvent de Châlons on la transféra à celui des Filles Catholiques à Paris; puis, en dernier lieu, elle passa au couvent de Chaillot, et l’on n’entendit plus parler d’elle.

« Histoire des métamorphoses humaines. » Debay, A, Paris, 1846.

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