Les distractions d’Ampère et de Newton

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Le physicien célèbre, dont le nom est resté attaché aux lois de l’électro-magnétisme, avait, dans les relations sociales, la timidité d’un novice et la naïveté d’un enfant. Ses distractions surtout lui ont valu une réputation populaire. Quand le tableau noir de la classe était couvert du grimoire de l’algèbre, il lui arrivait, dit-on, en un moment d’oubli, de l’essuyer avec son foulard, puis de porter au front, ruisselant de la sueur de l’enthousiasme, le mouchoir tout poudreux de craie. Des éclats de folle gaieté accompagnaient cette soudaine métamorphose du professeur en meunier enfariné.

Un jour, en pleine rue, il voit un tableau noir on ne peut mieux à propos. Des calculs épineux relatifs aux courants lui passent par l’esprit, et il serait charmé de les mettre à l’épreuve algébrique. Il tire donc de sa poche l’habituel contenu, un bâton de craie, et se met à chiffrer ses x, ses y, ses z. L’équation déjà prenait tournure et l’inconnue allait se dégager, quand, ô surprise ! le tableau se met à marcher, disons mieux à courir, et à courir si vite que le calculateur est obligé de se lancer à toutes jambes, pour tâcher de l’atteindre et rejoindre l’équation fugitive.

Il s’arrête enfin manquant d’haleine, et il s’aperçoit alors que le tableau qui s’en va est attelé de deux chevaux. Ce qu’il avait pris pour la planche noire scolaire était l’arrière d’un cabriolet.

Encore une. Il se rend à l’Institut pour une communication importante qu’il doit faire. Il s’agit de ne pas manquer l’heure. Sa montre est donc dans le gousset. En chemin, un caillou frappe sa vue. Il le ramasse, peut-être en réminiscence des petits cailloux blancs qui lui avaient autrefois enseigné l’arithmétique. Pendant qu’il l’examine, la crainte lui vient d’être en retard. Il tire sa montre pour s’informer de l’heure. Le temps presse, il n’a plus que quelques minutes. A la hâte, le caillou, reconnu sans valeur, est rejeté, et la montre remise dans le gousset. Après la séance, un confrère lui demande l’heure. Le temps presse, il n’y a plus que quelques minutes. Ampère s’empresse de consulter sa montre, mais il ne tire du gousset qu’un caillou. Et le confrère de sourire à l’air ébahi de ce grand enfant devant son silex. L’affaire s’expliqua. Dans l’esprit du savant distrait, le caillou ramassé en chemin et la montre s’étaient confondus. Celle-ci, prise pour le caillou, avait été rejetée ; l’autre, pris pour la montre, avait été mis dans le gousset.

Il est à croire que la légende se mêle ici à l’histoire, et que le tableau des distractions d’Ampère est un peu chargé. Dans ces puissantes intelligences, majestueux pics isolés qui dominent la plaine du vulgaire, nous nous complaisons à retrouver l’humaine faiblesse ; et volontiers nous en exagérons les traits défectueux, comme pour abaisser le niveau auquel nous ne pouvons prétendre. Agiter continuellement en son esprit les questions les plus ardues de la science rend sans doute oublieux des petits détails de la vie ; de là certaines défaillances dont nous nous emparons avec malignité, pour les grossir encore. Tout robuste penseur presque forcément en arrive là.

Que n’a-t-on pas dit, par exemple, de Newton, cet incomparable génie qui nous a dévoilé la mécanique des cieux ! Mettons ici, en parallèle avec celles d’Ampère, quelques-unes des distractions du savant anglais, en partie historiques, en partie légendaires. Les unes valent les autres, et sont caractéristiques de deux esprits profondément absorbés dans la recherche du vrai.

Newton affectionnait les chats, qu’il aimait à voir, surtout jeunes, dans son cabinet de travail, fouetter d’une patte leste les papiers noircis de calculs. Sa prédilection se portait de préférence sur une chatte nourrissant alors son petit. Il fut décidé de donner accès dans le cabinet à l’intéressante famille, sans être obligé d’ouvrir et de fermer continuellement la porte, suivant les caprices de la visiteuse. Le menuisier est donc mandé.

Vous ferez là, au bas de la porte, lui dit Newton, un grand trou rond pour le passage de la chatte, et à côté, un trou moindre pour le passage du petit.

Mais, monsieur, répond l’ouvrier, une seule chatière suffit.

Comment ça ? dit le savant.

Je ferai un passage assez large pour la mère. Où la chatte aura passé, le petit chat pourra bien passer aussi.

Au fait, c’est vrai, réplique Newton, tout surpris de la simplicité du problème ; je n’y avais pas songé.

Adorable naïveté du savant, qui pèse le soleil, en mesure le volume, la masse, et ne songe pas que la chatière de la mère est plus que suffisante pour le petit.

Un jour, à la porte du sanctuaire où s’analysent les mouvements célestes, un léger signal retentit : toc, toc ! C’est la cuisinière qui vient prévenir Newton.

Monsieur, fait-elle à voix basse pour ne pas troubler les méditations du savant, le déjeuner est servi ; si vous tardez trop, il se refroidira.

C’est bien. J’y vais, répond Newton dont la plume continue à courir, amalgamant les x et les y, pour en déduire peut-être l’orbite de Jupiter, ou de combien la lune tombe vers la terre en une seconde.

Un quart d’heure se passe ; le même signal retentit, toc, toc ! même réponse :

J’y vais.

Mais les équations indéfiniment se succèdent. C’est si dur à venir, l’orbite de Jupiter !

Quelque temps après, pour la troisième fois : toc, toc !

Monsieur, dit la servante, entrebâillant cette fois-ci la porte pour rendre son avis plus catégorique, monsieur, dépêchez-vous, le déjeuner se refroidit.

J’y vais, répond machinalement le calculateur, absorbé dans la poursuite de son inconnue.

Sur ces entrefaites, les chats, élevés en enfants gâtés par le maître, avaient fait l’inspection de la table servie, et trouvant le menu de bon goût, avaient emporté la principale pièce du déjeuner, une volaille rôtie. Grand émoi de la cuisinière, qui pourchasse à coups de serviette les maraudeurs sans pouvoir réparer le dégât. Que faire en pareil embarras ? Que va dire le maître ? Un parti audacieux est pris, dont le succès est presque certain. La servante tranquillement se met à desservir la table, à tout remettre en ordre dans le buffet. Survient Newton, qui a débrouillé l’orbite de la planète et s’approche de la table pour obéir enfin aux réclamations de l’estomac. Mais la servante, avec un superbe aplomb :

Vous avez déjeuné, monsieur ; votre habitude n’est pas de déjeuner deux fois.

Comment ! j’ai déjeuné ?

Mais oui, tout à l’heure, et la preuve, c’est qu’en ce moment je lève la table.

La raison était convaincante. Persuadé qu’il avait déjeuné, Newton reprend le chemin de son cabinet, où il s’enfouit de nouveau dans les x et les y. Il ne se doute de rien, et, le soir, un surcroit d’appétit lui vient, dont il ignorait l’origine.

Est-ce un conte, est-ce une histoire ? Pourquoi pas une histoire ? Pareille intelligence était capable de faire taire l’estomac, lui si impérieux pourtant.

« La Mosaïque. »  Paris, 1882.

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