Main morte

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Le fief de Lambersart, fertile terroir tout en vertes prairies, vergers et pâturages, venait d’être constitué au profit de Messire Pierre Neveu ; lequel fief ressortissant de la Châtellenie était tenu de la gouvernance de la salle de Lille. C’est là, qu’en vassal, il devait aller rendre foi et hommage et porter vœu et dénombrement avec charge par lui d’acquitter, « lourd espier« , un droit domainial consistant en 301 razières, un havot et demi-carreau de froment, y compris 36 razières de blé à moudre par le moulin du Busquet, pas un autre. Sans compter encore les 299 chapons et le lot de crème de Morbecque et les 12 livres un denier, d’argent de bon aloi.

Ainsi muni d’une cargaison de grains et de volaille, Pierre Neveu, seigneur de Lambersart, arriva suivi de son escorte à la salle de Lille. Ayant mis pied à terre, il appela trois fois, heurtant trois fois à la porte et après avoir, selon l’us, baisé trois fois la cliquette ou « verrouil » d’icelle, prononça à haute et intelligible voix la formule de l’hommage. Acte authentique en fut dressé pour être signifié aux officiers de justice et l’impôt soldé, le blé déchargé, les chapons comptés partie en plumes, partie en argent, selon la priserie des échevins, il festina à la table du châtelain de Lille et ce fait, s’en retourna, après dîner, en sa seigneurie de Lambersart.

Il y eut liesse dans le pays et la journée s’acheva en ducasse. Les bons serfs fêtèrent, à cœur joie, l’avènement du nouveau seigneur. On chanta en son honneur, on but à sa santé et on dansa et « menestranda » sur la place de l’église, à côte du cimetière ! Sire Pierre Neveu, saoul de bonne chère, présidait le bal champêtre, regardant s’ébattre filles et gars ; suivant des yeux, non sans plaisir, le tournoiement des rondes et le vol des jupes ; puis avec courtoisie donna une rose celle qui, à son avis, dansait le mieux.

C’était une gente pastourelle, fraîche comme une fleur d’avril. Ses charmes printaniers tentèrent le galant sire qui la trouvant à point et très jolie, ma foi, pour la fille d’un vilain, la fit conduire en secret, le soir, dans son château et usa prématurément sur elle du droit de cuissage !

Quelque temps après, l’accorte bergerette se sentit enceinte. Que faire ? n’allait-elle pas être honnie, montrée au doigt dans tout le village ? Adonc son maître et seigneur, pour la dérober aux yeux, l’envoya faire ses couches au cloître de l’abbaye de Marquette. Elle y entra et dès lors nul ne la revit plus, personne ne sut ce qu’elle était devenue. Etait-elle morte ? Avait-elle pris le voile ? Mystère Son père au désespoir, son père qui n’avait plus qu’elle au monde, alla, les mains jointes, la réclamer au château. Mais le châtelain, haussant les épaules, le fit chasser par ses chiens. En vain courut-il à l’abbaye de Marquette, en vain cria-t-il, en vain cogna-t-il à la porte ; il frappa, personne n’ouvrit, le cloître resta clos, la tourière muette. Il y courut vingt fois, cent fois encore :

Ma fille, gémissait-il sur le chemin, qu’on me rende ma fille…

Toujours même silence, rien, et le pauvre père retournait seul en sa maison vide. Harassé, exaspéré, il sanglotait, se lamentait, des pleurs de rage lui venaient.

Ah ! jour de Dieu, s’il avait pu se venger !

Un soir, qu’il revenait de la salle de Lille où toujours vainement il était allé demander justice, il rentra chez lui, navré, brûlant de fièvre et s’étant mis au lit, malade, il mourut dans la nuit, l’anathème à la bouche.

Le lendemain le cadavre du serf n’était pas encore refroidi que le bailli vint lui couper la main droite pour, conformément à la loi, l’offrir en tribut à Pierre Neveu, seigneur du lieu. Or comme on la lui présentait, cette main s’anima frénétique et mue soudain par on ne sait quelle invisible force. Voici qu’elle bondit, s’ouvrit toute grande et vlan ! fort et ferme le gifla au visage; il en vit trente-six mille chandelles, le sire, et l’empreinte du soufflet lui resta claquée sur la joue, y laissant le stigmate ineffaçable d’une tache rouge !

Alphonse Capon. « La Revue septentrionale : organe des Rosati et des sociétés savantes, artistiques et littéraires du Nord de la France. »  Paris, 1897.

6 réflexions au sujet de « Main morte »

    Un petit blog avisé?? a dit:
    octobre 30, 2015 à 7:11

    Extra, et pas de représailles possibles 😉
    Je pense à « la Chose » de la famille Addams 😀

    Aimé par 2 personnes

    fanfan la rêveuse a dit:
    octobre 31, 2015 à 1:14

    Bon samedi ensoleillé Gavroche !
    🙂

    Aimé par 1 personne

    Pimpf a dit:
    novembre 1, 2015 à 3:24

    très belle histoire sur des faits qui devaient être fréquents à l’époque. Lambersart est vraiment une des villes agréables de la banlieue /agglomération Lilloise 🙂 La vengeance est un plat qui se mange à 5 doigts 🙂

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