Les crêpes du professeur

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Je le vois encore rasant les murailles, long, maigre, courbé, vêtu d’une grande redingote noire, un ou plusieurs volumes sous le bras, les yeux toujours fixés en terre. Tel était le vieux professeur Andol.

Il vivait chétivement du produit de cinq ou six leçons. On ne lui connaissait ni parents ni amis. Il n’allait nulle part. Il demeurait seul dans un hôtel garni de la rue du Vieux-Colombier, au cinquième étage.  C’était une existence monotone et froide, placée en dehors de toute joie et même de toute distraction.

Pourtant, il y a un an environ, à l’époque du carnaval, quelques esprits observateurs purent remarquer une agitation inusitée dans les allures du professeur Andol. Lui, qui ne levait jamais le nez dans la rue, on le surprit en arrêt devant plusieurs magasins. Une fois, sur le pont des Arts, il se détourna pour suivre des yeux une femme, et on l’entendit qui murmurait d’un son de voix étouffé :

Ah ! mon Dieu !

J’ai dit que c’était à l’époque du carnaval. Quel rapport pouvait-il y avoir entre le carnaval et le professeur Andol ? Vous allez voir.

Le Lundi-Gras, il entra chez lui, portant mystérieusement un long ustensile enveloppé de papier, que le concierge prit pour une bassinoire.

C’était une poêle.

Puis le lendemain mardi, (Mardi-Gras !) le professeur Andol, dont toutes les habitudes semblaient bouleversées, monta dans sa chambre de meilleure heure que de coutume, avec un grand panier soigneusement recouvert. Il s’enferma à double tour et boucha même le trou de la serrure. Ensuite, allant à sa fenêtre et contemplant dans l’horizon rougeâtre Paris qui s’amusait :

Eh bien ! s’écria-t-il, moi aussi je veux ma part de cette fête ! moi aussi, je veux vivre une heure de cette vie de plaisir ! Vive le Mardi-Gras !

Revenant à son panier, il en retira des provisions qu’il arrangea soigneusement sur la table. Il atteignit un livre dans sa bibliothèque, et lut ceci avec attention :

« Prenez un litre de farine, délayez-le avec six œufs, trois cuillerées d’eau-de-vie, une bonne pincée de sel, de la fleur d’oranger, moitié eau et moitié lait pour l’éclaircir. Allumez un feu clair de menu bois. Faites fondre dans la poêle gros comme une petite noix de saindoux. Versez-y plein une cuillère de votre pâte, étendez-la de façon que le fond de la poêle en soit couvert et très mince. Faites cuire d’un côté, retournez de l’autre. Saupoudrez de sucre blanc, et mangez brûlant. »

Comme c’est compliqué, dit le vieux professeur. Enfin, je l’ai mis dans ma tête, j’ai besoin de rappeler à moi quelques-unes de mes premières sensations. Vive le Mardi-Gras, et faisons des crêpes !

Des crêpes! c’étaient des crêpes, en effet, que se préparait à faire le professeur Andol.

Accroupi devant la cheminée, il allumait le feu.

Il y a juste quarante-huit ans, jour pour jour, que je me trouvais dans la même position. C’était chez ma tante Juliette. J’étais entouré d’une dizaine de demoiselles, plus enjouées les unes que les autres. Quels éclats de rire argentin !

Quelles folies !

Le vieux savant avait jeté un peu de pâte dans la poêle, mais le feu ne flambait pas,  mais sa main tremblait. Vint le moment où il s’agit de faire sauter la crêpe pour la retourner.

Ah ! que Suzanne s’entendait à ce jeu ! pensa-t-il. Combien de grâce et d’aisance elle y mettait !… Moi, j’ai toujours été gauche…

En effet, la crêpe ne se détachait pas. La crêpe semblait vouloir demeurer vissée à la poêle. 

— A une autre ! dit-il.

Il s’obstinait, et ses yeux lançaient de singuliers éclairs sous ses sourcils gris.

C’était Jeanne que je préférais… oui la petite Jeanne, celle qui avait la robe bleue. Ce soir-là, elle me tira par les cheveux et me renversa. J’étais tout rouge, mais ce n’était pas de colère. On dirait que cette crêpe se présente mieux. Essayons !

Et, d’un coup de poignet de la main gauche, de la poêle il envoya la crêpe dans la cheminée, d’où elle retomba, noire de suie, dans le feu.

Le vieux professeur demeura penaud.

Allons, je ne suis plus bon à rien, dit-il en lâchant la poêle; il faut y renoncer. Il n’y a plus de Mardi-Gras pour moi !

Et il resta longtemps immobile et rêveur, assis devant le feu, dont il suivait les derniers grésillements.

Qu’est-ce que vous faites donc dans votre chambre ? cria tout à coup un de ses voisins en frappant à la cloison. Cela sent une drôle d’odeur. on dirait des crêpes.

Des crêpes… quelle idée ! répondit le professeur Andol, qui alla chercher son pot à eau pour achever d’éteindre le feu.

Charles Monselet.  « L’Almanach gourmand. »  Paris, 1867.
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8 réflexions au sujet de « Les crêpes du professeur »

    francefougere a dit:
    février 1, 2016 à 3:51

    Triste histoire – voici la véritable fin : les voisins l’ont vu dans ses tentatives. Et une femme charmante est venue lui dire : mais, cher Monsieur, vous êtes notre invité. Précisément, il y a longtemps que nous souhaitions faire votre connaissance.
    Venez ce soir partager notre menu.
    Le professeur parvient à vaincre sa

    Aimé par 4 personnes

    Pimpf a dit:
    février 1, 2016 à 10:10

    et bien quelle histoire de crêpe ! très sympa le clin d’oeil à Pif et Hercule 🙂

    Aimé par 2 personnes

      gavroche a répondu:
      février 2, 2016 à 2:31

      Normal ! les héros de mon enfance (et un peu d’aujourd’hui) ! 🙂

      J'aime

    jmcideas a dit:
    février 6, 2016 à 2:00

    La crêpe, à la poêle, c’est simple, tout est dans le savoir ‘la retourner’ -le professeur Andol eut mieux fait de connaître une bretonne et d’exercer son savoir avec elle.. il en va de même..sauf que le succès se fait aussi ‘à poil’ et hors de la cheminée !

    Aimé par 1 personne

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