Un cabaret de campagne au grand siècle

Publié le Mis à jour le

cabaret-Marchal

Au dix-septième siècle, Auteuil, dont les derniers jardins disparaissent pour faire place à des maisons de rapport, était un calme lieu de villégiature, avec des vignes, des prés, des chaumières, des bois, et le village comptait à peine cinq cents habitants.

Boileau, qui a célébré son jardin et son jardinier d’Auteuil dans une épître bien connue, pratiquait largement l’hospitalité. Il attira Racine et Molière dans cette tranquille retraite. C’est à Auteuil que racine composa ses joyeux Plaideurs, et la légende prétend qu’il en écrivit plusieurs scènes au sein de festins qui se prolongeaient pendant une bonne partie de la journée, sous les tonnelles du cabaret du Mouton Blanc, rue d’Auteuil. Une enseigne de restaurant en rappelle encore le souvenir aujourd’hui. Souvenir qui se mêle à celui de nos plus belles gloires littéraires.

Tous les grands écrivains, ainsi que leurs amis, quittaient à Auteuil les soucis de la grand’ville. Ils devaient accrocher aux patères du Mouton Blanc les majestueuses perruques qui leur donnaient un air si imposant.

Il y avait bien à Auteuil une source d’eau minérale, qui coulait dans le village, et qui passait pour avoir des propriétés ferrugineuses. On la recommandait pour soigner l’anémie et les défaillances du foie. Il existe même un ouvrage, vieux de plusieurs siècles, rédigé par Pierre-Habert Escuyer, « médecin ordinaire de Monseigneur, frère unique du Roy », qui s’intitule Récit véritable des vertus et propriétés des eaux minérales d’Auteuil.

Mais ce n’est pas pour boire de l’eau ferrugineuse que Boileau et ses compagnons venaient à Auteuil. D’ailleurs, on ne servait pas d’eau au Mouton Blanc, et ils pratiquaient plutôt une cure de ce petit vin guilleret dont les contemporains disent tant de bien et que produisaient les coteaux qui descendent vers la Seine. Ils poussaient même parfois l’amour du vin d’Auteuil assez loin. Mais cela n’était pas trop mal vu à cette époque, et le médecin Fagon n’avait-il pas guéri Louis XIV par une cure de Bourgogne ?

Bref, un beau soir où la dose de reginglard avait peut-être été exagérée (mais on était en pleine canicule et c’était déjà une circonstance atténuante) après quelques discussions philosophiques et littéraires qui les avaient encore altérés, ces bons vivants décidèrent soudain, dans un de ces accès de mélancolie qui naissent au milieu des plaisirs les plus exubérants, que la vie était une bien piètre aventure et que mieux valait en finir tout de suite avec cette marâtre. Et, d’un bel enthousiasme, ils se levèrent pour courir jusqu’à la Seine.

Mais Molière, qui souffrait déjà de la maladie qui devait l’emporter et qui, ce soir-là, n’avait bu que du lait, démontra à ses amis qu’un si noble exploit ne pouvait s’accomplir nuitamment, mais en plein midi, devant un grand concours de peuple.

On écouta le sage Molière. On remit au lendemain cette action si valeureuse et l’on alla se coucher, après une dernière rasade. Inutile d’ajouter que ces désespérés se réveillèrent la tête un peu lourde et un peu honteux de leur stupide projet…

« Le Pêle-mêle : journal humoristique hebdomadaire. » Gaston Derys, Paris, 1930.
Illustration : « Un Cabaret à Bouxwiller. »  Marchal, 1876.

 

 

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10 réflexions au sujet de « Un cabaret de campagne au grand siècle »

    juliette a dit:
    mars 28, 2016 à 5:40

    c’est peut être unE Corneille jalouse de ne pas être de la fête qui avait soufflé ce projet aux ivrognes 🙄

    Aimé par 2 people

    francefougere a dit:
    mars 28, 2016 à 6:47

     » Ah ! le petit vin blanc, qu’on boit sous les tonnelles, du côté, du côté de  » ( Nogent – mais c’est tout près 🙂 )

    Aimé par 2 people

    Un petit blog avisé?? a dit:
    mars 29, 2016 à 1:12

    L’eau, l’o fe..fe rrurrugineuuuse, OUI ! L’aaaaalcoooool NON !

    Aimé par 1 personne

    jmcideas a dit:
    mars 30, 2016 à 12:14

    Hic, Auteuil a encore des cotés charmants > probablement le seul arrondissement de Paris, qui sent encore bon la campagne

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