Résolutions de la mère d’un prince

Publié le Mis à jour le

Albert-Anker

Mes enfants sont moins à moi peut-être par le don que je leur ai fait de la vie, qu’à la femme mercenaire qui les allaita. C’est en prenant le soin de leur éducation que je les revendiquerai sur elle. C’est l’éducation qui fondera leur reconnaissance et mon autorité. Je les élèverai donc.

Je ne les abandonnerai point sans réserve à l’étranger ni au subalterne. Comment l’étranger y prendrait-il le même intérêt que moi ? Comment le subalterne en serait-il écouté comme moi ? Si ceux que j’aurai constitués les censeurs de la conduite de mon fils, se disaient au-dedans d’eux-mêmes : Aujourd’hui mon disciple, demain il sera mon maître; ils exagéreraient le peu de bien qu’il ferait; s’il faisait le mal, ils l’en reprendraient mollement, et ils deviendraient ainsi les adulateurs les plus dangereux.

Il serait à souhaiter qu’un enfant fût élevé par son supérieur, et le mien n’a de supérieur que moi. C’est à moi à lui inspirer le libre exercice de sa raison, si je veux que son ame ne se remplisse pas d’erreurs et de terreurs, telles que l’homme s’en faisait à lui-même sous un état de nature imbécile et sauvage.

Le mensonge est toujours nuisible. Une erreur d’esprit suffit pour corrompre le goût et la morale. Avec une seule idée fausse, on peut devenir barbare; on arrache les pinceaux de la main du peintre; on brise, le chef-d’oeuvre du statuaire; on brûle un ouvrage de génie; on se fait une âme petite et cruelle; le sentiment de la haine s’étend; celui de la bienfaisance se resserre; on vit en transe, et l’on, craint de mourir. Les vues étroites d’un instituteur pusillanime ne réduiront pas mon fils dans cet état, si je puis.

Après le libre exercice de sa raison, un autre principe que je ne cesserai de lui recommander, c’est la sincérité avec soi-même. Tranquille alors sur les préjugés auxquels notre faiblesse nous expose, le voile tomberait tout-à-coup, et un trait de lumière lui montrerait tout l’édifice de ses idées renversé, qu’il dirait froidement : Ce que je croyais vrai, était faux; ce que j’aimais comme bon, était mauvais; ce que j’admirais comme beau, était difforme; mais il n’a pas dépendu de moi de voir autrement.

Si la conduite de l’homme peut avoir une base solide dans la considération générale, sans laquelle on ne se résout point à vivre; dans l’estime et le respect de soi-même, sans lesquels on n’ose guère en exiger des autres; dans les notions d’ordre, d’harmonie, d’intérêts, de bienfaisance, et de beauté, auxquelles on n’est pas libre de se refuser, et dont nous portons le germe dans nos coeurs, où il se déploie et se fortifie sans cesse; dans le sentiment de la décence et de l’honneur; dans la sainteté des lois : pourquoi appuierai-je la conduite de mes enfants sur des opinions passagères, qui ne tiendront ni contre l’examen de la raison, ni contre le choc des passions, plus redoutables encore pour l’erreur que la raison ?

Il y a dans la nature de l’homme deux principes opposés : l’amour-propre qui nous rappelle à nous et la bienfaisance qui nous répand. Si l’un de ces deux ressorts venait à se briser, on serait ou méchant jusqu’à la fureur, ou généreux jusqu’à la folie. Je n’aurai point vécu sans expérience pour eux, si je leur apprends à établir un juste rapport entre ces deux mobiles de notre vie.

C’est en les éclairant sur la valeur réelle des objets, que je mettrai un frein à leur imagination. Si je réussis à dissiper les prestiges de cette magicienne, qui embellit la laideur, qui enlaidit la beauté, qui pare le mensonge, qui obscurcit la vérité, et qui nous joue par des spectres qu’elle fait changer de formes et de couleurs, et qu’elle nous montre, quand il lui plaît, et comme il lui plaît, ils n’auront ni craintes outrées ni désirs déréglés.

Je ne me suis pas promis de leur ôter toutes les fantaisies; mais j’espère que celle de faire des heureux, la seule qui puisse consacrer les autres, sera du nombre des fantaisies qui leur resteront. Alors, si les images du bonheur couvrent les murs de leur séjour, ils en jouiront. S’ils ont embelli des jardins, ils s’y promèneront. En quelque endroit qu’ils aillent, ils y porteront la sérénité.

S’ils appellent autour d’eux les artistes, et s’ils en forment de nombreux ateliers, le chant grossier de celui qui se fatigue depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, pour obtenir d’eux un morceau de pain, leur apprendra que le bonheur peut être à celui qui scie le marbre et qui coupe la pierre; que la puissance ne donne pas la paix de l’âme , et que le travail ne l’ôte pas.

Auront-ils élevé un édifice au fond d’une forêt ? ils ne craindront pas de s’y retirer quelquefois avec eux-mêmes, avec l’amie qui saura parler à leur coeur, avec moi.

J’ai le goût des choses utiles; et si je le fais passer en eux, des façades, des places publiques, les toucheront moins qu’un amas de fumier sur lequel ils verront jouer des enfants tout nus; tandis qu’une paysanne , assise sur le seuil de sa chaumière, en tiendra un plus jeune attaché à sa mamelle, et que des hommes basanés s’occuperont en cent manières diverses de la subsistance commune.

Je veux qu’ils voient la misère, afin, qu’ils y soient sensibles, et qu’ils sachent, par leur propre expérience, qu’il y a autour d’eux des hommes comme eux, peut-être plus essentiels qu’eux, qui ont à peine de la paille pour se coucher, et qui manquent de pain.

Mon fils, si vous voulez connaître la vérité, sortez, lui dirai-je; répandez-vous dans les différentes conditions; voyez les campagnes; entrez dans une chaumière; interrogez celui qui l’habite, ou plutôt regardez son lit, son pain, sa demeure, son vêtement; et vous saurez ce que vos flatteurs chercheront à vous dérober.

Rappelez-vous souvent à vous-même qu’il ne faut qu’un seul homme méchant et puissant, pour que cent mille autres pleurent, gémissent et maudissent leur existence.

Faites le bien, et songez que la nécessité des événements est égale sur tous.

Soumettez-vous-y, et accoutumez-vous à regarder d’un même oeil le coup qui frappe l’homme et qui le renverse; et la chute d’un arbre qui briserait une statue.

Ne vous promettez point un bonheur sans mélange, mais faites-vous un plan de bienfaisance que vous opposiez à celui de la nature qui nous opprime quelquefois. C’est ainsi que vous vous élèverez, pour ainsi dire, au-dessus d’elle par l’excellence d’un système qui répare les désordres du sien. Vous serez heureux le soir, si vous avez fait plus de bien qu’elle ne vous aura fait de mal. Voilà l’unique moyen de vous réconcilier avec la vie. Comment haïr une existence qu’on se rend douce à soi-même par l’utilité dont elle est aux autres.

Persuadez-vous que la vertu est tout, et que la vie n’est rien; et si vous avez de grands talents, vous serez un jour compté parmi les héros.

Rapportez tout au dernier moment, à ce moment où la mémoire des faits les plus éclatants ne vaudra pas le souvenir d’un verre d’eau présenté par l’humanité à celui qui avait soif.

Le coeur de l’homme est tantôt sain, et tantôt couvert de nuages; mais le coeur de l’homme de bien, semblable au spectacle de la nature, est toujours grand et beau, tranquille ou agité.

L’habitude de la vertu est la seule que vous puissiez contracter sans crainte pour l’avenir. Tôt ou tard les autres sont importunes.

Lorsque la passion tombe, la honte, l’ennui, la douleur, commencent. Alors on craint de se regarder. La vertu se voit elle-même toujours avec complaisance.

Le vice et la vertu travaillent sourdement en nous. Ils n’y sont pas oisifs un moment. Chacun mine de son côté. Mais le méchant ne s’occupe pas à se rendre méchant, comme l’homme de bien à se rendre bon. Celui-là est lâche dans le parti qu’il a pris; il n’ose se perfectionner. Faites-vous un but qui puisse être celui de toute votre vie.

« Hommage aux jeunes mères. » Le Fuel, Paris, 1823.
 Illustration : Albert Anker.

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4 réflexions au sujet de « Résolutions de la mère d’un prince »

    CuriousCat a dit:
    mai 29, 2016 à 6:29

    Bonjour Hervé,
    Merci pour cette ode à la maternité, à l’amour maternel, à l’éducation matricielle qui fournit appui, structure, permettant d’entourer, de reproduire ou de construire… 🙂
    Belle fête des mères !
    Catherine

    Aimé par 4 personnes

      gavroche a répondu:
      mai 29, 2016 à 8:55

      Merci pour ce sympathique commentaire…
      Bonne soirée 🙂

      J'aime

    fanfan la rêveuse a dit:
    mai 30, 2016 à 7:59

    Bonjour Gavroche,
    Voilà une bien belle publication en ce jour. Tant de femmes sont maltraitées, les mettre en honneur est une gentille et attentionné galanterie, qui t’honore Gavroche.
    Bonne journée à toi !
    🙂

    J'aime

    jmcideas a dit:
    mai 30, 2016 à 7:33

    Coucou, Gavroche, n’oublie pas la fête des ‘pères’
    —- beaucoup n’ont pas démérité, dans leur action de donner la vie —-
    !!! 😀

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