Le quatorzième

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Un journal de Londres annonçait la mort de John-Andrew Malketh. Il a laissé une fortune de 500,000 fr. qu’il a gagnée à la sueur de sa bouche… Je m’explique :

J. A. Malketh a exercé, pendant trente-cinq ans, la profession de quatorzième à table. Toujours habillé irréprochablement, ce gentleman se présentait à l’heure des différents repas dans les maisons où il savait que l’on tenait table ouverte. Il demandait si on avait besoin de lui, c’est-à-dire si on était treize à table et si l’on désirait un quatorzième.

Si la réponse était négative, Malketh s’en allait avec beaucoup de dignité. Mais si la réponse était affirmative, Malketh entrait dans la salle à manger, saluait de la tête les maîtres de la maison, s’asseyait à table et mangeait très tranquillement. Le festin fini, il s’esquivait aussi dignement que possible, et en sortant il recevait, soit du maître d’hotel, soit d’un domestique quelconque une livre sterling, quelquefois deux, selon la longueur et l’importance du repas.

Pendant trente-cinq ans, Malketh a rempli son ministère avec zèle. On n’a jamais eu à se plaindre de lui. Il n’a pas souffert la moindre indigestion, et Dieu sait s’il n’était pas exposé à en avoir ! Souvent, dans la même journée, il a déjeuné deux ou trois fois, dîné copieusement et il a fait partie d’un long souper.

Le hasard lui a fait choisir ce fatiguant métier. Il était ouvrier relieur, il avait de bonnes manières et travaillait près de l’hôtel d’un banquier. On se servit deux ou trois fois de lui pour ne pas être treize à table. Après cela il quitta la reliure et se donna à cette spécialité.

Malketh n’était pas vieux, il n’avait que cinquante-quatre ans. Il n’était pas marié. Sa fortune passe à son neveu, dessinateur de talent.

Avec Malketh, ne s’éteint pas la profession de quatorzième à table. Londres possède deux ou trois gentleman qui exercent ce rude métier et vivent avec tout le confort possible.

« Almanach du buveur, du négociant en vins et du viticulteur. »  Bordeaux/Paris, 1870.
Illustration : Cecil Aldin.

5 réflexions au sujet de « Le quatorzième »

    ermite-athee a dit:
    juin 18, 2016 à 11:30

    une  » profession  » si n’offrant pas le gite , offrant le couvert !

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    fanfan la rêveuse a dit:
    juin 19, 2016 à 10:46

    Belle découverte, un travailleur indépendant ! 😉

    Aimé par 1 personne

    fanfan la rêveuse a dit:
    juin 19, 2016 à 10:47

    Bon dimanche Gavroche !
    😉 🙂

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    isoptech a dit:
    juin 19, 2016 à 12:06

    tiens une idée d’emploi à creuser lol

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    juliette a dit:
    juin 19, 2016 à 1:01

    un bon gagne pain mais dommage ! de nos jours; les gens ne sont plus superstitieux …

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