L’abbaye de Crâne-étroit

Guiseppe-Signorini

Le cardinal de Richelieu avait une troupe de musiciens., au nombre desquels était un abbé, qui jouait  qui jouait supérieurement de la basse de viole, alors extrêmement en vogue. Cet abbé, très borné d’ailleurs, et cependant assez méchant, avait le front très étroit.

L’abbé de Boisrobert, qui avait eu à s’en plaindre, et qui ne cherchait que les occasions de divertir le cardinal, feignit un jour de se réconcilier avec le musicien. Pour lui prouver qu’il était sans rancune, Boisrobert l’avertit que s’il voulait profiter de l’estime que Son Eminence avait pour lui, il fallait qu’il se hâtât de lui demander l’abbaye de Crâne- étroit, dont le titulaire venait, lui avait-on dit, de mourir.

Et au cas qu’il vous l’accorde, ajouta l’abbé de Boisrobert, vous irez sur le champ chez le Secrétaire de S. E., pour qu’il vous dise dans quelle province est cette abbaye.

Après beaucoup de remerciements et de protestations de se ressouvenir du bon avis qu’il lui donnait , l’abbé vole chez le Ministre. Il lui demande l’abbaye de Crâne-étroit. Le Cardinal qui, dans le moment, se douta que cet homme n’avait pu lui être envoyé que par Boisrobert, faisant effort pour conserver son sérieux , lui dit :

 Oui da, M. l’abbé, je vous accorde, avec plaisir, l’abbaye de Crâne- étroit ! Je ne doute point que vous ne la conserviez le reste de vos jours.

Alors, l’abbé, comblé d’aise, ne perd point de temps et va du même pas chez le secrétaire du ministre (homme très grave et n’aimant point à rire) qui, sur la demande de l’abbé, imaginant qu’il était envoyé pour se moquer de lui, après l’avoir toisé de la tête aux pieds, lui dit, de l’air et du ton le plus méprisant :

 Que diable venez-vous me lanterner, avec votre abbaye de CRÂNE-ÉTROIT ? Apprenez, monsieur le visionnaire, que cette abbaye ne subsiste que sur votre front ! et laissez-moi en paix.

Le pauvre abbé, sentant alors qu’il était joué, se hâta de se retirer chez lui, pour se soustraire, surtout dans les premiers moments, à la risée des courtisans du cardinal.

Pierre-Antoine La Place. « Pièces intéressantes et peu connues, pour servir à l’histoire et à la littérature. » Bruxelles/Paris, 1781-1790. 
Illustration : Guiseppe Signorini.

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