Le coupable

Publié le

proces

Le procès Verger a eu son premier dénouement. La peine de mort a été prononcée. Nous n’avons rien à dire sur cette affaire, qui ne supporte pas la plaisanterie. Si on ne le considère pas comme un fou, l’assassin est du moins de la catégorie de ces êtres exaspérés, pour qui rien n’existe plus au monde que l’ardeur d’une vengeance à assouvir.

Son attitude à l’audience, ses fureurs, ses cris, ses convulsions, tout annonce un fanatique ivre de sa colère. Il n’offre aucun intérêt à l’analyse psychologique, à moins qu’on n’y trouve un exemple de vanité extravagante, d’orgueil démesuré. Sa famille est d’ailleurs fantasque. Le frère voulait exploiter la vente du portrait de son frère; le père pose pour les courses que cette affaire lui a occasionnées !

Ne trouvant pas matière à élucubrations philosophiques, les journaux judiciaires se rattrapent sur les détails intimes. La curiosité avec laquelle le public est avide de connaître l’heure et la quantité des repas de Verger est quelque chose de prodigieux ! Que peut-il donc résulter de ces détails ? Est-ce l’espoir d’un remords qui fait courir après ces indiscrétions ? En tous cas, voici ce que les journaux impriment gravement :

Verger a peu dîné dimanche. Sa nuit a été agitée et sans sommeil. Sa respiration était courte et oppressée. Il changeait souvent de place et de posture sans pouvoir trouver le calme et le repos. Il s’est levé lundi de grand matin. Sa figure, ordinairement pâle, était livide et portait des traces d’une nuit d’insomnie. Son abattement était extrême. Il a demandé son déjeuner, mais c’est vainement qu’il a voulu manger. Après d’inutiles efforts pour vaincre l’état d’affaissement dans lequel il se trouvait, il a renvoyé le mets qui lui avait été apporté.

Ces renseignements conviendraient aussi bien à un journal de médecine. Au surplus, il est peut-être essentiel de constater, au point de vue de la découverte des crimes et de l’étude des criminels, les symptômes physiques qui précèdent, accompagnent ou suivent les émotions de la cour d’assises. On a déjà publié dans un journal que Verger paraissait avoir à l’audience le gosier très desséché. Ce détail, qui a pu faire sourire, tient à un ordre de considérations fort graves.

Balzac, dans des travaux publiés par la Revue de Paris en 1852, et que les entrepreneurs de ses œuvres complètes n’ont pas encore réimprimés, racontait que Vidocq et Samson lui avaient affirmé, comme un fait sans aucune exception et hors de toute controverse, que tous les criminels, au moment de leur arrestation, étaient atteints d’une suppression de salive qui ne cessait qu’après plusieurs semaines. Les assassins sont ceux qui recouvrent le plus tard la faculté de saliver. L’exécuteur des hautes-œuvres n’avait jamais vu d’homme cracher en allant au supplice, ni depuis le moment où on lui faisait la toilette. Et à ce propos Balzac racontait, en attestant son authenticité, l’anecdote suivante :

Sur une frégate du roi, avant la révolution, en pleine mer, il y eut un vol de commis. Le coupable était nécessairement à bord. Malgré les plus sévères perquisitions et l’habitude d’observer les matelots, on ne put rien découvrir touchant l’auteur du vol. Grande rumeur ! grand désappointement dans tout l’équipage. Quand il eut vu la stupéfaction générale, le contremaître dit au commandant :

Demain matin, je trouverai le voleur.

Le lendemain, le contremaître fait ranger l’équipage sur le gaillard, en annonçant qu’il va rechercher le coupable. Il ordonne à chaque homme de tendre la main, et lui distribue une petite quantité de farine. Il passe la revue en commandant à chaque homme de faire une boulette avec la farine, en y mêlant de la salive. Il y eut un homme qui ne put faire sa boulette faute de salive.

Voilà le coupable , dit le contremaître qui ne s’était pas trompé.

Verger n’éclaircira aucun problème psychologique. Il servira tout au plus à préciser une fois de plus ce phénomène de physiologie.

« Le Chroniqueur de la semaine. »  Libr. A. Taride. Paris, 1856.
Image d’illustration.

Publicités

17 réflexions au sujet de « Le coupable »

    La revue de Claire a dit:
    septembre 15, 2016 à 6:28

    Un procès surréaliste

    Aimé par 1 personne

    carnetsparesseux a dit:
    septembre 15, 2016 à 6:48

    Un prêtre qui lit Voltaire et assassine un archevêque ne peut être entièrement mauvais !

    hasard de calendrier facétieux qui voit cette info publié le jour où un autre procès s’achève 🙂

    Aimé par 2 people

      gavroche a répondu:
      septembre 16, 2016 à 9:21

      Un procès !!! quel procès ?… Non, je plaisante ! 😀

      J'aime

    CuriousCat a dit:
    septembre 15, 2016 à 6:58

    Physiologisme ou plutôt syllogisme ? 😉
    Merci Gavroche pour cette amusante chronique. 😉
    Au plaisir de votre visite.
    Cat

    Aimé par 1 personne

    francefougere a dit:
    septembre 15, 2016 à 8:02

    Bonjour Gavroche – cela fait plaisir de vous lire – amitiés – france 🙂

    Aimé par 1 personne

      gavroche a répondu:
      septembre 16, 2016 à 9:22

      Plaisir partagé !
      Bonne journée France 🙂

      J'aime

    Maître Renard a dit:
    septembre 15, 2016 à 9:27

    Fin de l’hibernation estivale… Bravo!

    Aimé par 2 people

      gavroche a répondu:
      septembre 16, 2016 à 9:24

      On peut dire ça…mais c’est surtout que j’avais le moral dans les chaussettes !…
      Bonne journée 🙂

      J'aime

        Maître Renard a dit:
        septembre 16, 2016 à 11:17

        Ca arrive, même l’été… curieusement, moment où l’on devrait être moins fatigué. Reprends en douceur e supposant que des problèmes extérieurs comme la maladie ou des inquiétude pour des proches ne plombent pas l’ambiance…

        Aimé par 1 personne

        jmcideas a dit:
        septembre 16, 2016 à 9:32

        Le moral dans les chaussettes c’est quand même moins grave que l’avoir à zéro > en tout cas belle réaction de ta part pour cet article.
        Ici, en toute discrétion (sic) je te poste un mail

        J'aime

    fanfan la rêveuse a dit:
    septembre 16, 2016 à 8:18

    Bonjour Gavroche,
    Te revoilà, je suis ravie de te lire. Comment vas tu ?
    Bonne journée Gavroche !
    🙂

    Aimé par 1 personne

      gavroche a répondu:
      septembre 16, 2016 à 9:28

      Cela pourrait aller mieux : je cours toujours à droite et à gauche (et même au diable Vauvert) à la recherche d’un boulot durable, au lieu des minuscules missions intérim que l’on me propose… mais bon 😉
      Belle journée Fanfan 🙂

      Aimé par 1 personne

    lesouffleurdemots a dit:
    septembre 21, 2016 à 9:59

    Étonnant dis donc!

    J'aime

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s