Duel

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duel

Un vent de discorde semble souffler, en ce moment, sur nous. Jamais, depuis bien longtemps, on n’avait si fort bataillé que maintenant. Les colonnes des journaux sont remplies chaque jour de procès-verbaux de rencontre, de lettres de témoins à leurs clients.

Pour la chose la plus futile on met flamberge au vent, et il est à craindre que le ministère, effrayé de cette fureur destructive, ne songe à remettre en vigueur le terrible édit du cardinal de Richelieu. Les duels n’ont pas toujours, fort heureusement, de dénouement fatal, et nous pouvons citer plus d’une rencontre qui s’est terminée à la satisfaction des témoins et des adversaires, sans qu’une goutte de sang ait été versée.

On ne connaît guère d’anecdote plus crâne que celle qui arriva au père d’Emile de Girardin. Il entre un jour dans un tir au pistolet. Un gentleman, qu’il ne connaissait pas, y faisait mouche à tout coup. Quelques spectateurs, admirant la précision de ce tir, ne tarissaient pas d’éloges sur l’adresse de ce gentleman.

En effet, dit assez haut M. de Girardin… monsieur tire parfaitement… mais cela ne prouve pas grand-chose ! Dans un duel, quand on a un homme devant soi au lieu d’un morceau de carton, toutes les conditions sont changées, et le plus habile tireur, qui trouerait une pièce de cent sous à vingt-cinq pas, peut très bien manquer un homme à la même distance.

Le tireur, qui avait entendu ces paroles, se retourne alors vers M. de Girardin :

J’estime que vous vous trompez, monsieur, et je crois pouvoir affirmer que si je vous avais devant moi, je ne vous manquerais pas.

Les assistants voulurent s’interposer devant cette provocation, mais M. de Girardin répondit froidement :

Quand vous voudrez !
— Tout de suite ! alors !
— Soit !

On choisit des témoins et on alla se battre, avec des pistolets de tir, dans les terrains vagues qui avoisinaient alors le Trocadéro. On laissa le sort décider qui tirerait le premier.

Le gentleman fut favorisé. Il tire sur M. de Girardin… et le manque. Puis, comme M. de Girardin ne faisait pas mine de se servir de son arme, un témoin lui cria :

A vous, monsieur. Tirez donc !
— Pourquoi cela ? dit froidement M. de Girardin… Je n’ai aucune raison pour tuer monsieur. J’ai prétendu que le meilleur tireur pouvait manquer un homme à vingt pas… Monsieur a soutenu le contraire… Il doit être convaincu maintenant qu’il avait tort… Je ne puis lui en vouloir pour cela.

Et, s’inclinant devant son adversaire :

—  J’ai bien l’honneur de vous saluer, monsieur.

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1887.

 

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3 réflexions au sujet de « Duel »

    karouge a dit:
    novembre 24, 2016 à 7:38

    c’est ce qui se passe de nos jours, quand deux éléphants se battent en duel dans un couloir (médiatique, le couloir)!

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    fanfan la rêveuse a dit:
    novembre 25, 2016 à 7:59

    Belle leçon ! 🙂

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    jmcideas a dit:
    novembre 27, 2016 à 9:37

    Une vérification implacable de l’adresse au tir
    Un tout jeune ami se faisait fort de me démontrer qu’il faisait mouche à chaque fois:
    Un cercle de carton fut posé sur un tronc d’arbre et, muni d’un arc (à l’époque) Il se posta à ~10 m pour le premier tir -qui n’atteint pas le carton !- mais la flèche ricocha sur le tronc pour venir s’enfoncer dans la tignasse d’un spectateur de la scène..ce dernier s’écroula, comme sonné par la surprise !
    On n’en rit encore! car ce témoin était presque un ‘ennemi juré’.
    Moralité: la cible est toujours atteinte quoique vous fassiez. 😀

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