Les petits drames

verlaine

Avec cette belle humeur qui lui était naturelle,Verlaine prenait grand plaisir à flâner par les rues à muser le long des boutiques du boulevard Saint-Michel, et à s’arrêter aux étalages des bouquinistes du quai.

Il feuilletait avec délices les cartons remplis d’estampes à bon marché, et, comme il disait :

« d’eaux-fortes qui ne sont pas très fortes, et de  tailles-douces qui ne sont pas très douces. »

Parfois, mais rarement, il allait s’asseoir dans le jardin du Luxembourg; alors une heure ne s’écoulait pas que le banc qu’il avait choisi ne devînt le centre d’un groupe où l’on discutait avec animation. Mais quand le groupe dégénérait en cohue, le poète se dérobait subtilement à cette popularité bruyante. Il gagnait quelque terrasse voisine, d’où il pût, tranquillement, assister au défilé des passants, ce qui était un de ses plus vifs plaisirs. Il s’amusait à deviner, au seul aspect des gens, quelle était leur profession, ou même ce qu’ils avaient fait dans la journée, et il construisait à l’aide de ses observations des histoires compliquées comme des romans :

Tenez par exemple, disait-il, vous voyez cette belle dame qui tient un petit paquet sous son bras, et qui marche d’un pas si pressé ? Eh bien ! je sais d’où elle vient : de chez son amant… Le petit paquet renferme évidemment son corset. Elle croyait son mari absent pour plusieurs jours, mais, crac ! il est revenu ! Il sait tout grâce à une lettre anonyme :
c’est un homme inexorable et brutal… Le châtiment sera terrible !

« Mon Dieu ! quel drame épouvantable va donc se passer tout à l’heure ! »

Et il concluait philosophiquement :

Demain, je lirai les faits divers.

Très badaud de sa nature, le poète s’arrêtait volontiers devant les camelots, vendeurs en plein vent de cirages perfectionnés, de jouets ou de pâtes dentifrices. Il ne perdait pas un mot de leurs boniments auxquels il trouvait un charme spécial. La rue était pour lui pleine de petits drames et de minuscules tragédies qui se renouvelaient sans cesse.

Frédéric-Auguste Cazals / Gustave Le Rouge. « Les derniers jours de Paul Verlaine. »  Paris, 1923.

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3 réflexions sur “Les petits drames

  1. QUI n’aime pas à s’asseoir à la terrasse du Fouquet’s ?
    Il y a là moult manières de se divertir des passants n’osant s’y poser
    -à la seule crainte d’y laisser leur fond de bourse pour un café
    Pour les pingres du porte-monnaie,
    ils ne savent pas ce que le spectacle aurait pu leur rapporter!
    Un passe-temps, il faut l’avouer
     » guère économique »

    Aimé par 1 personne

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