Barbarie

orgue

Les Anglais ont du bon. Ils ont d’abord leur rosbif  et leur plum-pudding, qui est excellent. Beaucoup ont encore ce qu’on appelle une bonne tête. Mais, ce que je trouve de meilleur en eux, c’est leur entente du confortable, leur haine de tout ce qui peut nuire aux charmes de l’existence, et la guerre qu’ils ont déclarée à l’orgue de Barbarie, à l’épinette, la serinette et autres vielles désorganisées.

Jouer de l’orgue à Londres est un délit passible de la police correctionnelle et qui rentre dans la catégorie des coups et blessures à l’oreille pouvant occasionner la mort, mais sans intention de la donner. Cette interprétation est, du reste, tout à fait conforme à la dénomination de cet instrument, justement qualifié de Barbarie.

Il n’y a pas huit jours, un malheureux joueur d’orgue s’était installé devant la boutique d’un marchand de je ne sais quel street. En vain M. Bischoff (c’est le nom de l’épicier) essaya-t-il d’acheter son; silence en lui donnant plusieurs pièces de deux sous, que les Anglais s’obstinent à appeler des pences.

L’organiste ne s’y laissa pas pincer et continua de plus belle.

Mais allez-vous-en donc ! s’écriait M. Bischoff.
— Je suis très bien ici, je ne bougerai pas !
— Mais j’ai les oreilles écorchées !
— Il vous en restera toujours suffisamment.
— Je saurai bien vous forcer à déguerpir !
— Bah !
— Ah ! vous avez l’air de me railler ! C’en est trop ! je cours chercher la garde.

Le marchand était enflammé de colère (on ne s’appelle pas Bischoff pour rien); il s’empresse de requérir la force publique, qui, en Angleterre comme en France, est représentée par quatre hommes et un caporal. L’organiste, nanti encore de l’instrument du crime, fut conduit dans un sombre cachot, et de là au tribunal, où il a été sévèrement condamné.

A la bonne heure ! voilà de la bonne justice. Etonnez-vous ensuite si les Anglais prospèrent à l’envi et engraissent à plaisir : ils sont à l’abri des orgues de Barbarie, mon ami !

« L’Entr’acte versaillais. »  Versailles, 1864.
Illustration : marmailles974.com

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3 réflexions sur “Barbarie

  1. Bonsoir Gavroche,
    Toujours croquignolesque à souhait, merci pour ce joyeux billet (la rime en plus ,-))
    Puisque vous en êtes l’auteur, il est inspiré de l’«L’Entr’acte versaillais.» Versailles, 1864., c’est bien cela ?
    Merci pour ce sourire qui fait tant de bien.
    Bonne semaine, au plaisir. 🙂
    Cat

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  2. Ah! ces Anglais
    Surtout ceux résidents en France
    La question me fut posée, ce jour, à propos
    « Que mange-t-on, A NOEL, en France ?
    Je lui répondis
    > de l’autruche, du genre Dinde farcie au truffes

    > et au dessert? un Pom’pudding du genre Bûche pâtissière

    J’imagine leur embarras au fourneau !! 😀

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