Invasion

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caoutchouc-azteque

0 puissance de l’invention ! Notre siècle, sur ma foi, nous en fera voir de toutes les couleurs. Siècle heureux , où nous avons des bornes-fontaines, des rues de plus en plus tirées au cordeau; où les chemins de fer vont plus vite que les coucous; où nous avons inventé le bitume et les fosses inodores.

Siècle heureux, qui a vu éclore déjà la crinoline Oudinot, les socques articulés, les seringues à jet continu, les professions de foi à triple et quadruple entente, les mélodrames historiques en cinq actes et dix-huit tableaux, les journaux à 40 fr., le format-monstre et les romans feuilletons en vingt volumes. Siècle trois fois heureux enfin, qui nous a donné le caoutchouc !

Nous avons eu des siècles de barbarie, de féodalité, de galanterie chevaleresque; des siècles de poésie, de perruques frisées, d’amour, de rubans, de poudre et de petits soupers. Nous avons eu un siècle de guillotine et de canon. Notre XIXe siècle est le siècle du caoutchouc, l’âge d’or du caoutchouc.

Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre,
Est soumis à ses lois,
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N’en défend pas les rois.

Que de gens ne lui doivent-ils pas le talent de la natation ! Aujourd’hui, on ne peut plus nager sans lui. Il s’est intronisé sur tous les mollets en élastiques jarretières. Il s’est croisé sur tous les dos en élastiques bretelles. Il se glisse sous tous les pieds en élastiques semelles. Auriol ! Auriol ! n’aurais-tu pas une agilité de caoutchouc ? Je te soupçonne de t’être laissé envahir.

Il serre toutes les tailles en élastiques ceintures. Il se fourre sous tous les muscles postérieurs, grands et petits, en élastiques coussins. Il embellit toutes les reliures de 5 fr. 50 c. en élastiques nervures, amuse tous les enfants en élastiques pelotes. Il comprime toutes les artères en élastiques ligatures. Sans caoutchouc, la science chimique chômerait : Liebig l’avoue.

Quelle forme enfin ne revêt-il pas pour arriver à nous plaire et à nous servir ? Nous avons vu des tabliers de nourrice, des paletots, des manteaux en caoutchouc. Le mackintosh n’est pas autre chose. Grand Dieu ! où allons-nous ? Je vois arriver le temps où l’on ne dira plus le manteau royal, mais le mackintosh royal; où l’on ne dira plus la pourpre des rois, mais le caoutchouc des rois ; où les orages populaires verront leurs averses glisser sur l’imperméabilité monarchique; où les petits gâteaux de Nanterre, ainsi nommés parce qu’on en fait partout, excepté à Nanterre, seront envahis par le noir caoutchouc; où les petites saucisses ne seront que de petits cylindres de cette indigeste substance. Oh ! caoutchouc, ce sont là de tes coups ! Je vois arriver le temps où… j’en frémis d’horreur.

Qui donc, devant cette envahissante puissance, prononcera le quos ego ?… Quel pouvoir surnaturel viendra lui dire : Tu n’iras pas plus loin ! A celui-là nous donnerons un prix Monthyon non caoutchouqué.

« Asmodée. »  Nancy, 1846.
Illustration : peinture aztèque : offrande de balle en caoutchouc au dieu Xiuhtecuht li.

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Une réflexion au sujet de « Invasion »

    carnetsparesseux a dit:
    décembre 23, 2016 à 6:14

    Gloire au dieu mou et élastique, fait à l’image de nos consciences !
    Mais attention, comme le prophétisait Plantu, le cours du caoutchouc est élastique !

    Aimé par 2 people

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