Le trottoir moral

vincent-van-gogh

Ce qu’il y a d’inattendu dans les phases que traverse cette palpitante question, c’est qu’elle est en train de créer un grave conflit entre nos braves édiles et les cafetiers du boulevard. En effet, le conseil municipal affirme que les trottoirs des boulevards et autres grandes artères sont faits pour qu’on s’y promène, et proteste contre l’encombrement résultant des contraventions aux règlements relatifs à nos terrasses.

Or, et c’est là l’intérêt du débat, les cafetiers ne prétendent nullement disputer sur le point de droit. Ce qu’ils veulent, c’est créer une agitation de nature à permettre aux Parisiens de se prononcer, par voie de meeting ou de plébiscite, sur le véritable but du trottoir moderne, qui, dans leur pensée, devait avant tout appartenir aux buveurs et non au promeneur.

Qu’est-ce que le promeneur ? Un être absurde, un être comme il n’en devrait pas exister, un badaud qui perd son temps à écraser les cors aux pieds de ses pareils ! La vie, tout le monde sait cela aujourd’hui, n’est pas faite pour se promener. D’ailleurs, les trois quarts des promeneurs des deux sexes n’ont d’autre but que de se pister réciproquement, comme on dit dans le Midi. Ce sont des messieurs qui suivent des dames, ou des dames qui suivent des messieurs.

Eh bien! concluent les cafetiers, cela est immoral, scandaleux, et des clients comme ça, il n’en faut plus. Nous ne pouvons tolérer plus longtemps que la naïve jeune fille qui vient chez nous humer son demi sous l’aile maternelle soit exposée à la gangrène de ces spectacles dépravants.

Oui, certes, il y a encombrement des trottoirs, mais ce n’est pas du côté des braves gens, célibataires ou pères et mères de famille qui se carrent sur nos terrasses et boivent honnêtement, bourgeoisement, familialement leur chope ou leur mazagran, non, ce n’est pas du côté des buveurs qui représentent une des fonctions essentielles de notre organisation sociale (?), ce n’est pas de ce côté-là qu’est l’encombrement. C’est au contraire cette tourbe de gens horriblement laids en général (ça, c’est un fait) qui défilent dans le kinétoscope boulevardier (très bien, cette image, très dernier bateau). Cette marée montante ou descendante d’êtres sans vergogne et parfois sans cravate qui se reluquent d’un sexe à l’autre, et ne laissent derrière eux qu’un sillage nauséabond de musc et de mauvais cigares, ce sont ces gens-là qui sont les vrais encombreurs.

Aussi notre devise ou plutôt notre cri de guerre est : A bas le promeneur !

Cela suffit, je pense, pour prouver que l’encombrement de nos trottoirs est une question à double face.

Jules Hoche. « Le Journal critique et satirique. »  Paris, 1894.
Illustration : Vincent van Gogh.

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