Petites misères de la canicule

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Quoi qu’en dise l’arabe Si-Sliman-ben-Zian-Haken, qui s’extasie sur les merveilles de la capitale de la France et sur les ombrages touffue des arbres des boulevards et du Palais-Royal, Paris n’est point une ville agréable à habiter pendant la canicule;  on y éprouve la chaleur du désert et c’est vainement qu’on y cherche un oasis, car le chemin des Catacombes n’est connu que des Anglais touristes et des amateurs de champignons.

Dans toutes les autres villes d’Europe où règne le soleil, il est admis que l’on doit faire la sieste au milieu de la journée. Les Italiens et les Espagnols sont plongés dans un doux sommeil de midi à deux heures, mais les Parisiens sont obligés de s’occuper de leurs affaires et doivent continuer à courir dans les rues, quand même le thermomètre viendrait à monter à quarante degrés. Dans leurs courses ils sont exposés à rencontrer pour toute distraction : la voiture d’arrosage, un omnibus complet et un chien réputé enragé parce qu’il tire un peu la langue. Cette année surtout la rencontre d’un caniche, fût-il même muselé, inspire de vives inquiétudes au Parisien le plus stoïque, et du plus loin qu’il aperçoit ce terrible animal il se met à prendre le pas gymnastique sinon même le galop, sauf ensuite à aller tomber à moitié suffoqué sur le premier tabouret du premier café qu’il rencontre.

Depuis l’invention du macadam, les promeneurs qui parcourent les boulevards se trouvent alternativement au milieu d’un tourbillon de poussière ou au milieu d’un lac de boue, suivant l’heure à laquelle a passé ou n’a pas passé la voiture d’arrosage. Puis, pour comble d’agrément, lorsqu’on circule dans des rues habitées par des portiers qui sont très stricts observateurs des ordonnances sur l’arrosage, on reçoit des pelletées d’une eau qui la plupart du temps est puisée dans le ruisseau le plus voisin.

Mais ceci n’est rien encore : la vraie, la grande misère de la canicule consiste à être obligé d’entendre répéter cent fois par jour :

Il fait chaud, il fait bien chaud, mon Dieu, qu’il fait donc chaud ! voilà qui fait transpirer !

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Je ne connais guère que deux classes d’individus qui soient heureux en temps de canicule : les amateurs de melon et les bons bourgeois qui aiment à aller régler leur montre à midi sur le canon du Palais-Royal. La plupart du temps cette double passion se trouve réunie chez le même Parisien. Pendant la canicule quelques personnes riches se passent la fantaisie d’aller se promener au bois de Boulogne dans des voitures à deux ou à quatre chevaux, comme si dans des circonstances pareilles le nombre des chevaux pouvait augmenter le bonheur de l’homme. Ces promenades ne doivent être faites qu’au pas et avec beaucoup de prudence,  car dans la saison où nous sommes, pour peu qu’on ait l’idée de vouloir brûler le pavé, on ne tarde pas à voir s’enflammer les roues, puis la caisse, puis les coussins.  Bref, c’est un incendie général, et le cocher n’a pas toujours le temps de conduire son maître à une caserne de pompiers.  Plusieurs fois des hommes très riches ont été incendiés de la sorte et n’ont reçu de secours que lorsqu’ils étaient entièrement calcinés.  La Patrie du 3 de ce mois raconte encore un accident de ce genre arrivé à un millionnaire des Batignolles.

Ce qu’il y a de mieux à faire pour passer la vie agréablement pendant la canicule, c’est d’aller se baigner aux bains Chinois, de ne sortir qu’après le coucher du soleil et de ne boire en fait de coco que du champagne frappé.

 Huart. « L’Argus. »   Paris, 1852.
Illustration : « La chaleur à Paris, arrosage des chevaux » : Agence Rol, Paris, 1911

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5 réflexions au sujet de « Petites misères de la canicule »

    Éric G. Delfosse a dit:
    janvier 21, 2017 à 7:33

    Brrrrrrr, fait froid !

    Aimé par 1 personne

    fanfan la rêveuse a dit:
    janvier 22, 2017 à 10:43

    Bonjour Gavroche, voilà qui réchauffe !
    Très beau et bon dimanche hivernal !
    🙂

    Aimé par 1 personne

    jmcideas a dit:
    janvier 23, 2017 à 12:19

    A point nommé, cette article sur la canicule !
    Les effets de brûlures sont les mêmes que par grand froid
    A glas, glas …Pour l’anecdote, en Italie à Rimini, il y fait si chaud que les Vieux, sous les arcades de la grand place, donnent, dans le creux de la main, à boire aux pigeons !
    (En France, les vieux partent les premiers)

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