Les gêneurs

daumier

Parmi les multiples petits supplices, que doit endurer l’amateur de théâtre, il en est un, plus à craindre que la cohue du métro, la tentative, sournoise de l’ouvreuse réclamant son petit bénéfice où l’attaque du marchand de programme qui « l’a payé cinquante centimes ». 

Je veux parler de ceux qui arrivent après l’heure et qui causent de leurs petites affaires. À quelque moment que commence le spectacle, toute une catégorie de gens vient en retard qui, si on levait le rideau à dix heures, franchirait le contrôle à onze. Ils s’installent bruyamment dans leur loge ou sur leur fauteuil, discutent avec l’ouvreuse et, méprisant les « chut » et les grognements des autres spectateurs, ils commencent à papoter.

Les dames causent chiffons, envisagent la répercussion que la carte de sucre et la taxe sur le beurre pourront avoir sur leur budget. Les messieurs parlent de leur commerce, font de la stratégie ou de la politique étrangère. Cette race d’embêteurs comporte une sous-variété qui en est en quelque sorte le parent pauvre : ce sont les gens qui expliquent ce qui va se passer. 

J’en avais près de moi deux de ce genre à la première de Monsieur Beverley. Pendant tout le premier acte ils ont soupçonné gratuitement, (de façon combien injuste) Suzanne Munte et Géniat, Arquillière et Louis Maurel d’avoir… Escoffier (pardon) le pauvre M. Burton. Ils répétaient les mots drôles et s’interrogeaient sur ceux qu’ils ne comprenaient pas… 

Moi qui ne ferais pas de mal à un critique dramatique, j’ai désiré la mort de tous ces gens; mieux, j’ai compris Colette souhaitant à une femme, dans des circonstances analogues, « que ses quatre jarretelles craquassent à la fois » et dans un élan irraisonné, je leur ai crié : 

— Allez-vous me fiche la paix avec vos âneries, ne voyez-vous pas que c’est Jeanne Provost qui a tué le Monsieur.

Et un vieux bonhomme décoré a bougonné en me montrant à son épouse : 

 Non, mais crois-tu qu’il est assommant, celui-là, avec sa manie d’expliquer la pièce.

« Le Strapontin. »  Paris, 1917.
Illustration : Daumier.
 

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4 réflexions sur “Les gêneurs

  1. Bonjour une anecdote bien drôle, je ne vais jamais au cinéma mais j’ai une fille qui y va fort souvent et cela l’énerve d’entendre parler, et surtout elle ne supporte pas le bruit des papier de bonbons tout au long du film. Bon après-midi MTH

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