On n’échappe pas à son destin

jean-serriere

C’était en 1824. Un honorable bonnetier, appelé M. Bonnefoy, dont le magasin, situé rue Thévenot, portait pour enseigne : Au clair de la lune. Il avait coutume de s’en aller au café Montorgueil le soir après son dîner, et de lire les journaux, pour se délasser des fatigues de son métier.

M. Bonnefoy lisait assidûment le Journal des Débats, et croyait fermement à ce qu’il annonçait. Or, un soir, ses yeux tombèrent sur l’article suivant, chapitre des faits divers :

Un accident regrettable est arrivé hier, vers deux heures, rue Saint-Martin… La voiture du célèbre docteur Dupuytren a renversé un passant, qui a reçu à la jambe gauche des contusions heureusement peu graves. Ce passant, qui s’appelle M. Bonnefoy, est bonnetier, rue Thévenot. Il a été reconduit à son domicile, et il en sera quitte pour se poser quelques cataplasmes et garder le lit pendant trois jours.

A peine M. Bonnefoy avait-il lu ces lignes, qu’il se hâta de payer son café, et de s’en retourner chez lui. En arrivant il se coucha, se fit poser un cataplasme à la jambe gauche, et resta scrupuleusement pendant trois jours dans son lit. En vain sa femme et ses commis essayèrent de lui prouver que c’était là une précaution inutile. Il ne voulut rien entendre, et pour toute réponse, il s’obstina, il s’obstina à montrer le Journal des Débats, en disant : « C’est écrit, donc c’est vrai. » Le quatrième jour il poussa la déférence pour l’organe qui s’imprime rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, jusqu’à lui écrire qu’il avait gardé le lit, et qu’il était tout à fait rétabli.

En ce temps-là, on croyait aux journaux !… Aujourd’hui, ce n’est plus tout à fait la même chose.

« La Féérie illustrée. »Paris, 1873.
Illustration : Jean Serriere.

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10 réflexions sur “On n’échappe pas à son destin

  1. Ce M. Bonnefoy, est bonnetier, rue Thévenot a bien fait : pendant les trois jours où il a gardé le lit, il s’est évité le risque de croiser le chemin du célèbre docteur Dupuytren, de se faire renverser par sa voiture et de recevoir à la jambe gauche des contusions heureusement peu graves.

    Mais la vraie question, à laquelle la presse ne répond évidemment pas, c’est que faisait hier à 2 h monsieur Bonnefoy rue Saint-Martin ? Sacré détour de la rue Thévenot (actuelle Réaumur) à la rue Montorgueil, où niche le café Montorgueil !

    Aimé par 3 people

    1. L’excellent Eugène-François Vidocq ayant été mandé, la Préfecture de police l’a aimablement diligenté sur cette énigme, me précise-t-on dans les oreillettes… Nous informerons bien entendu nos chers lecteurs zé lectrices, du déroulement de l’enquête; tout au moins au fur et à mesure des éléments remarquables s’y référant, et dont nous aurons eu vent. 🙂

      Aimé par 3 people

      1. L’affaire se complique ; l’édition 1873 de l’annuaire des commerçants et industriels parisiens (sur Gallica) ne connait pas de Bonnefoy, bonnetier, rue Thévenot….
        alors, victime fictive d’en accident virtuel ?
        ou tentative d’escroquerie à l’assurance ?

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  2. Ou alors cet homme a dû envoyer un article écrit par lui-même au journal pour voir son nom écrit dans a la feuille de chou, ou bien cet homme était vraiment un lecteur d’un article écrit par un vrai journaliste, ce qui tendrait à prouver que ce bonnetier est soit naïf soit idiot.

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