Peur

le-cri

Tout le monde connaît la charmante comédie de cette femme étonnante qui fut Mme de Girardin La Joie fait peur. Tout le monde sait sur quelle pointe d’épingle roule la trame de ce petit chef-d’œuvre où se montre partout un si grand talent. Ceux qui particulièrement ont vu Régnier l’interpréter ne l’oublieront jamais. Il y était inoubliable.

Donc, la joie fait peur. Delphine Gay (Delphine Gay, madame de Girardin, le vicomte de Launay : trois noms, une seule personne) nous l’a dit et prouvé et nous devons la croire. On a vu, du reste, de nos jours, à une époque où l’argent règne en souverain maître, des gens devenir fous en apprenant qu’ils étaient devenus riches, d’autres même mourir en pareille circonstance, ce que je n’hésite pas à qualifier de souverainement inopportun, sinon pour leurs héritiers, du moins pour eux.

Mais la peur peut-elle agir à un même degré, c’est-à-dire usque ad mortem ? Telle est la question qui, présentement, agite le monde savant, et que croit avoir tranchée un journal anglais, dont le nom n’a, du reste, rien de bien rassurant : The Lancet. Et à l’appui de sa thèse, le folliculaire britannique cite l’exemple suivant, sur lequel j’appelle l’attention de tous les potaches présents et à venir :

Un portier de collège s’était attiré la haine des élèves soumis à sa surveillance. Quelques-uns de ces jeunes gens s’emparèrent de sa personne, l’enfermèrent dans une chambre obscure et procédèrent devant lui à un simulacre d’enquête et de jugement.

On récapitula tous ses crimes : on conclut que la mort seule pouvait les expier et que cette peine serait appliquée par décapitation. En conséquence, on alla chercher une hache et un billot, qu’on déposa au milieu de la salle. On annonça au condamné qu’il avait trois minutes pour se repentir de ses fautes et faire sa paix avec le ciel.

Enfin, les trois minutes écoulées, on lui banda les yeux et on le força de s’agenouiller, le col découvert, devant le billot, après quoi les tortionnaires lui donnèrent sur la nuque un grand coup de serviette mouillée et lui dirent en riant de se relever. A leur extrême surprise, l’homme ne bougea pas.

On le secoua, on lui tâta le pouls. Il était mort. peur.

Avis à ceux de mes jeunes lecteurs qui seraient tentés de se livrer à cet innocent exercice !

Pierre Limosin. « Le Limousin littéraire. » Limoges, 1886.
Illustration : Edvard Munch.

 

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