Louis-Philippe dans son jardin

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On accuse aujourd’hui les journaux politiques de travestir les faits les plus simples dans l’intérêt de leur opinion, et, réellement, quand chacun d’eux a supprimé les détails qui le gênent, en mettant en relief les détails qui lui plaisent, le même fait, quoique vrai au fond, équivaut à un mensonge.

Ce reproche, qu’on adresse aux feuilles actuelles, n’est pas nouveau, et déjà, sous le règne de Louis-Philippe, on l’adressait à certains journaux qui trouvaient dans l’acte le plus insignifiant matière à critiques passionnées, à plaisanteries burlesques ou à louanges hyperboliques.

A cette époque, un lecteur assidu des feuilles politiques avait eu la fantaisie de rédiger divers articles sur un même thème, d’après l’opinion connue des journaux alors en vogue. Le thème choisi était celui-ci « Le roi Louis-Philippe s’est promené dans son jardin. »  Sur cette donnée, qui semble prêter fort peu à l’éloge ou au blâme, voici ce que des journaux de diverses couleurs étaient supposés dire :

Le journal d’opposition radicale :

L’homme funeste qui, contrairement au vœu du peuple, s’est emparé des rênes de l’État, a été vu se promenant dans son jardin. Et quel moment prend-il pour s’abandonner à cette honteuse et coupable oisiveté ? Le moment où l’Europe en armes est liguée contre nous, le moment où le peuple souffre, où le commerce agonise, où l’industrie est morte. Ah ! que voilà bien le chef de ces ventrus, de ces députés du juste-milieu, qui, semblables à des oiseaux de proie, se sont abattus sur notre malheureux pays !… France ! France ! on te trahit !… Aux armes ! L’heure est venue de vaincre ou de mourir !

Le journal satirique à images : 

Il avait la tête en poire et se promenait dans son jardin. Il regardait… que regardait-il ? Voler les mouches. Il entendait… qu’entendait-il ? Bourdonner les hannetons. Il sentait… que sentait-il ? Je n’en sais rien, mais ce n’était pas une odeur suave, s’il sentait l’œuvre de ses ministres. Tout en se promenant, il songeait… à quoi songeait-il ? A vider nos poches et à remplir les siennes. Tandis qu’il regardait, écoutait, sentait et songeait, une guêpe, qui rôdait par là, vit sa tête pointue et la prit pour une grosse poire juteuse. Elle s’élança, mais elle fut bien attrapée : ce n’était qu’une calebasse vide.

En revanche, le journal ministériel s’écriait sur un ton dithyrambique :

Notre roi populaire, l’homme providentiel qui a sauvé la France des fureurs de l’anarchie, a donné hier, à la ville et au monde, un spectacle merveilleux et touchant : il s’est promené dans son jardin. On se sentait pénétré d’admiration et de respect à voir ce souverain qui, après de longues et pénibles heures consacrées aux soins de l’État, se délassait un moment sous ses ombrages, en rêvant encore à la gloire et au bonheur des Français.

Nous ne voulons pas prolonger ce badinage,mais il y avait plusieurs autres journaux, de nuances intermédiaires, qui brodaient à leur façon sur ce canevas si peu politique. 

Les formes ont vieilli. Les hommes et les choses ont changé. Cependant, aujourd’hui encore, n’apprécie-t-on pas la plupart des faits comme on les appréciait au temps dont il s’agit ? Si nous voulions appliquer aux hommes actuels certains jugements des organes de la publicité. Mais ce terrain est trop brûlant pour nous… passons.

Elie Berthet. « Histoires des uns et des autres. » Paris, 1878.

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Une réflexion sur “Louis-Philippe dans son jardin

  1. Les journaux d’opinion ont toujours existé. Bien sûr, ils sont moins virulents que jadis mais leurs façon d’interpréter les faits et actes de nos hommes politiques se fait toujours selon que les rédacteurs sont pour ou contre la politique mené.
    Malheureusement, ce type de journal est de plus en plus rare depuis que bon nombre d’entre eux sont tombés dans les mains de milliardaires qui n’ont rien à voir avec le journalisme.
    Leur journal sert à défendre le capitalisme auquel ils appartiennent. Par contre, les grands idées à défendre ont disparu de leurs journaux respectifs.
    Heureusement pour nous, il reste quelques hebdomadaires indépendants et quelques quotidiens (rares) qui défendent des idées.

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