Une grande dame

mounet-sully

Mounet-Sully aimait à conter cette aventure qui lui survint, il y a quelque dix ans, une nuit qu’il sortait du Théâtre-Français.

Il est accosté par une femme jeune et qui semblait fort jolie. Emmitouflée dans des fourrures lamentables, elle dissimulait une partie de son visage.

Mon chéri, dit-elle, tu m’accompagnes ce soir ? Il fait froid… J’ai chez, moi des liqueurs exquises et un bon feu.

Le grand tragédien, qui se disposait justement à aller au café prendre un grog et qui était la bonté personnifiée, vit là l’occasion de faire une bonne action.

Si vraiment tes liqueurs sont exquises, dit-il, je t’accompagne, mais ne me trompe pas.

L’inconnue se cramponna à son bras et se mit à dire de ces paroles amoureuses bébêtes et odieuses, que les habituées du trottoir emploient d’autant plus facilement qu’elles leur coûtent la simple peine de les prononcer. Mounet-Sully l’écoutait et ne répondait que par monosyllabes. La pauvre fille était persuadée qu’elle avait trouvé le client sérieux. Elle conduisit l’artiste dans un hôtel sordide du quartier des Halles.

C’est ça que tu appelles un bon feu ! s’exclama Mounet sur le seuil de la chambre, en désignant la cheminée, munie d’une grille vide.

Le garçon aura oublié d’allumer, riposta la malheureuse avec aplomb. Mais ça ne fait rien, au point où nous en sommes, tu ne vas pas t’en aller !

Sa voix, prétendait Mounet-Sully, élait si suppliante, qu’il eut pitié de la malheureuse.

Viens avec moi, ma pauvre petite, lui dit-il, tu exerces un métier abominable. J’ai l’habitude de souper tous les soirs, tu vas me tenir compagnie.

Il la conduisit au café de la Régence, dont il était le client assidu. La petite femme se rendit compte alors seulement que son compagnon devait être un haut personnage, à la façon dont on le saluait. Il lui inspirait maintenant une crainte respectueuse, elle osait à peine lui parler. Il la fit souper et la raccompagna jusqu’à sa porte. En la quittant, il lui glissa dans la main un billet de banque.

Détail cocasse, elle le lui renvoya le lendemain au Théâtre- Français et il ne la revit jamais plus.

« Parisiana. » Paris, 1920.
Photo-collage : Gavroche.

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4 réflexions sur “Une grande dame

  1. c’est un peu ça, l’élégance de la vraie vie : rendre un billet de banque à quelqu’un qui n’en a pas besoin.
    *Sa voix, prétendait Mounet-Sully, élait si suppliante, qu’il eut pitié de la malheureuse.*
    La pitié ne suffit pas…

    Aimé par 4 people

      1. un billet doux eût été plus sympathique, si en plus, à l’époque, il était suivi d’ « effets », dont l’effeuillage du porte feuilles, et ce, en tout honneur du « théâtre français », comme il se « doigts  » !

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  2. Ce personnage a montré que sa bonté ne se résumait pas à de simples mots.
    La dame, quant à elle, n’ayant conclu avec cet étrange client, a fait preuve d’une grande honnêteté en rendant ce billet qu’elle pensait sans doute ne pas mériter.

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