La perruche de Rameau

rameau

Le continuateur de Lulli vers le dix-huitième siècle, celui qui a légué à la postérité Castor et PolluxDardanus et la fameuse Marche des Sauvages, qui fit pendant soixante ans les délices des hommes les plus civilisés de l’Europe, Rameau enfin, n’aimait que deux choses au monde : sa musique d’une part et sa perruche de l’autre. Quant à sa femme, à ses enfants et à ses autres parents, il n’avait pour eux tous qu’une amitié légale et sacramentelle.

Cet excellent harmoniste avait tellement le sentiment de l’accord parfait, que, malgré sa froideur marquée envers tout ce qui n’était ni musique ni perruche, on ne le surprit jamais dans un état d’irascibilité manifeste. Ainsi, sa femme avait beau lui dépenser en dentelles, voitures, falbalas et autres futilités à la mode sous Louis XV, le revenu alors fort mesquin de ses opéras, Rameau souffrait toutes ces petites dilapidations conjugales sans dire mot. Absorbé dans les hautes spéculations de là science, vouant un culte presque divin à son perroquet femelle, le grand artiste se trouvait encore trop heureux.

Les musiciens, qui passent généralement pour être très gourmands et très vains de leur mérite chromatique, trouvaient en Rameau un digne représentant. Et, qui le croira ? c’était par amour-propre que Rameau s’était fait le cavalier servant, le valet de chambre et l’amant même de la babillarde Cocotte.

Un jour que Rameau passait par la rue des Minimes, près de la Place-Royale, il ouït une voix assez mélodieuse chantant le motif de son fameux choeur : Tristes apprêts,♪ pâles flambeaux♫… Cette audition d’un de ses morceaux favoris produisit sur lui un effet tout magnétique, et, dirigeant ses pas vers la maison d’où partait la voix inconnue, il s’assit sur un banc de pierre et se mit, le vaniteux qu’il était, à savourer avec délices sa propre mélodie. Mais, ô surprise ! au lieu d’apercevoir au balcon une jeune et jolie femme qu’il supposait être la séductrice qui le charmait tant, Rameau n’y remarqua qu’une cage élégante, dans laquelle une perruche répétait, en se balançant avec volupté, ces mots solennels : Tristes apprêts,♪ pâles flambeaux♫… 

Cette, vue, fit tant d’impression sur Rameau, qu’il se présenta tout de suite chez le propriétaire de l’intelligent volatile, et qu’il le lui acheta dix beaux louis d’or. La perruche, une fois apprivoisée par Rameau, fit des progrès si rapides dans l’art musical, et sa réputation était si bien établie, que chaque fois qu’une chanteuse de l’Opéra faisait une fausse note à la répétition, Rameau ne manquait pas de lui dire avec son ton rude et saccadé : 

Mademoiselle, je vous prêterai ma perruche, si vous continuez à détonner de la sorte. Son exemple vous corrigera

La femme de Rameau mourut et si ce profond musicien pleura le jour de l’enterrement de sa chère moitié, ce ne fut que sur le peu de consonance des cloches lorsqu’elles sonnèrent le glas funèbre.

Cocotte mourut à son tour… Ce coup fut mortel pour Rameau, car la douleur qu’il en ressentit altéra sa santé, et le jour qu’un habile préparateur lui apporta sa perruche artistement empaillée, le grand Rameau fut brisé par le vent de l’affliction, comme disait M. d’Arlincourt, et s’inclina vers la terre, d’où il ne se releva plus.

«  L’Entr’acte versaillais. » Versailles, 1864.

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