Y’a pas de quoi !

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ophelia-alexandre-cabanel

Une femme, jeune et bien mise, se jeta dernièrement dans l’étang des Prés Saint-George. Un passant qui la vit s’y précipita presque en même temps et la ramena sur le bord.

Le peuple s’y attroupa, et les prompts secours, qui lui furent donnés, la rappelèrent à ses sens. En vain on lui demanda quel motif avait pu la porter à une action pareille, et si elle en avait du repentir. Point de réponse. Celui qui l’avait retirée de l’eau, et qui paraissait un homme honnête, se mit à lui faire des reproches sur son silence opiniâtre.

Voyez , lui dit-il, ce que j’ai fait pour vous, en quel état je me fuis mis. Je suis tout trempé de la tête aux pieds. J’ai l’air d’en rat noyé. Je ne peux pas savoir si vous m’en avez quelque obligation.

A ce mot d’obligation, quelle fut la surprise de tous les assistants d’entendre cette femme s’écrier :

Retire-toi de mes yeux, assassin, meurtrier !
— Moi, reprit avec indignation  le passant ! moi, meurtrier et assassin ! Est-ce qu’au contraire je n’ai pas risqué de périr pour vous ? Quel est l’excès de votre ingratitude d’appeler meurtrier un homme qui vous a rendu à la vie.

Cette singulière altercation intéressait vivement tous les spectateurs qui attendaient un dénouement tout aussi étrange. Leur curiosité ne tarda pas à être satisfaite : la dame noyée prenant un ton plus rassis et plus grave :

Allez, Monsieur, vous pouvez être un galant homme, mais vous n’avez pas tiré grand fruit de vos études. Il faut vous renvoyer à l’école pour y apprendre,

« Que qui veut sauver femme à mourir résolue,
« Aux yeux de la raison est celui qui la tue. »

C’est le sens d’un adage latin qu’elle fit ronfler dans les oreilles de la foule qui l’environnait.

« Invitam qui servat idem facit occidenti. »

A ce trait, qui ne laissait point de doute sur l’état de son esprit, chacun se retira. Le particulier qu’elle avait ainsi apostrophé, touché de compassion, se chargea de la faire conduire chez ses parents.

« Gazette et avant-coureur de littérature, des sciences et des arts. » Paris, 1774.
Peinture : Alexandre Cabanel.

 

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3 réflexions au sujet de « Y’a pas de quoi ! »

    raimanet a dit:
    mai 21, 2017 à 4:05

    A reblogué ceci sur Boycottet a ajouté:
    « Invitam qui servat idem facit occidenti. »

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    jmcideas a dit:
    mai 22, 2017 à 8:38

    A quoi peut bien servir la médaille du courage ?

    (il se trouve bien rare que vous en obteniez 2)
    :/

    J'aime

    Trigwen a dit:
    mai 24, 2017 à 12:41

    Encore un malheureux qui s’est mouillé pour rien ! Comment aurait-il pu savoir qu’elle était désespérée cette jeune femme ? Au moins il a eu la saine réaction de la mener chez ses parents auprès desquels elle a peut être trouvé un réconfort.
    Mais les paroles de cette femme ont peut être découragé un sauveteur qui y réfléchira à deux fois à la prochaine occasion.

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