Le cobaye

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medecine

Il y a quelques années, un physicien célèbre, auteur d’un ouvrage sur les effets de l’imagination, voulut encore joindre l’expérience à la théorie, afin d’en confirmer la solidité. À cet effet, il pria le ministre de la justice de permettre qu’il prouvât ce qu’il avançait sur un criminel condamné à mort. le ministre y consentit, et lui fit livrer un célèbre assassin, né dans un rang distingué. Notre savant va le trouver et lui dit :

Monsieur, plusieurs personnes qui s’intéressent à votre famille ont obtenu du ministre, à force de démarches et de sollicitations, que vous ne fussiez point exposé sur un échafaud aux regards de la populace. Il a donc commué votre peine et permis que vous fussiez saigné aux quatre membres, dans l’intérieur de votre prison, ce qui vous procurera une mort douce dont vous ne sentirez pas les angoisses.

Le criminel se soumet à son sort, s’estimant heureux de ne point marcher au supplice, et pensant que son nom et sa famille en seraient moins flétris. On le transporte dans l’endroit désigné, où tout était préparé d’avance. On lui bande les yeux, et, au signal convenu, après l’avoir attaché sur une table, on le pique légèrement aux quatre membres avec la pointe d’une plume. On avait disposé, aux extrémités de la table, quatre petites fontaines remplies d’eau tombant doucement dans les baquets destinés à cet effet. Le patient, croyant que c’était son sang qui coulait, s’affaiblissait par degrés, et ce qui l’entretint dans l’erreur, fut la conversation à voix basse de deux médecins placés exprès dans cet endroit.

Le beau sang ! disait l’un, c’est dommage que cet homme soit condamné à mourir de cette manière : il aurait vécu très longtemps.
— Chut !  disait l’autre.

Puis, s’approchant du premier, il lui demandait à voix basse, mais de manière à être entendu du criminel :

Combien y a-t-il de sang dans le corps humain ?
— Vingt-quatre livres.
— En voilà déjà  environ dix livres de tirées : cet homme est maintenant sans ressources.

Puis ils s’éloignaient peu à peu et parlaient plus bas. Le silence qui régnait dans cette salle et le bruit des fontaines qui coulaient toujours affaiblirent tellement le cerveau du pauvre patient, qu’encore qu’il fût fortement constitué, il s’éteignit peu à peu, et mourut sans avoir perdu une goutte de sang.

« L’Entr’acte versaillais. » Versailles, 1864.

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6 réflexions au sujet de « Le cobaye »

    raimanet a dit:
    juin 9, 2017 à 3:46

    A reblogué ceci sur Raimanetet a ajouté:
    toute la puissance de l’ imaginaire au service d’ un cerveau si puissant …

    Aimé par 2 people

    nuage1962 a dit:
    juin 9, 2017 à 5:25

    Il y a eu d’autres expériences de ce genre pendant les guerres

    Aimé par 1 personne

    le blabla de l'espace a dit:
    juin 9, 2017 à 6:56

    c est affreux les expériences humaines

    Aimé par 1 personne

    Trigwen a dit:
    juin 10, 2017 à 3:11

    Le genre d’expériences qui durent avoir lieu sans qu’on le sache jamais !

    Aimé par 1 personne

    Éric G. Delfosse a dit:
    juin 10, 2017 à 11:59

    Haaaaa, ce bon vieil effet placebo !

    Aimé par 1 personne

    LILIANE CALISTE a dit:
    juin 11, 2017 à 11:50

    Le pouvoir de la parole, le plus grand pouvoir au monde…

    Aimé par 1 personne

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