Les vieux lions

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Vincent Van Gogh, qui était alors âgé de trente-et-un ans, passa par la classe de peinture où professait Charles Verlat, le directeur de l’Académie royale des beaux-arts, type parfait du peintre officiel et tartempionesque, chargé de transmettre à la postérité, par le truchement de la peinture, le souvenir des grandes solennités patriotiques.

Dans cette classe, qui comptait soixante élèves environ, dont une bonne quinzaine d’allemands et d’anglais, Van Gogh arriva un matin, vêtu d’une sorte de sarrau bleu comme en portent les marchands de bestiaux flamands, et coiffé d’un bonnet de fourrure. En guise de palette, il se servait d’une planche arrachée à une caisse qui avait contenu du sucre ou de la levure. Les élèves avaient à peindre, ce jour-là, deux lutteurs qui posaient sur l’estrade, nus jusqu’à la ceinture. Van Gogh se mit à peindre fébrilement, furieusement, avec une rapidité qui stupéfia ses condisciples. « Il avait fait de tels empâtements, nous dit M. Hageman, que la couleur coulait littéralement de la toile sur le parquet. » Quand Verlat vit ce travail, et son extraordinaire auteur, il demanda en flamand, quelque peu ahuri : « Qui êtes-vous ? » Van Gogh répondit tranquillement : « Wel,Ik ben Vincent, Hollandsch » (Eh bien ! je suis Vincent, Hollandais). Alors, le très académique directeur proféra sur un ton dédaigneux en désignant la toile du nouveau : « Je ne corrige pas ces chiens pourris. Mon garçon, allez vite à la classe de dessin. » 

Van Gogh, dont les joues s’étaient empourprées, contint sa colère, et s’en fut au cours du brave vieux M. Sieber, que la nouveauté effrayait, lui aussi, mais qui était d’un caractère moins irascible que son directeur. Vincent resta là quelques semaines, dessinant avec ardeur, s’acharnant, avec une souffrance visible, à saisir la forme, travaillant rapidement, sans retoucher, déchirant le plus souvent son dessin ou le jetant derrière lui, dès qu’il l’avait terminé. Il faisait des croquis de tout ce qui se trouvait dans la salle : des élèves, de leurs vêtements, des meubles, oubliant le plâtre qu’avait donné à copier le professeur. Alors déjà, Van Gogh étonnait par la rapidité avec laquelle il travaillait, refaisant le même dessin, ou le même tableau, dix ou quinze fois. Le peintre s’est expliqué là-dessus, dans la suite, à plusieurs reprises :

« C’est bien beau, écrit-il un jour à son frère Théodore, que Claude Monet ait trouvé moyen de faire de février en mai, dix tableaux. Travailler vite, ce n’est pas travailler moins sérieux, cela dépend de l’aplomb qu’on a et de l’expérience.  Ainsi, Jules Gérard, le chasseur de lions, raconte dans son livre que les jeunes lions ont dans le commencement beaucoup de mal à tuer un cheval ou un bœuf, mais que les vieux lions tuent d’un seul coup de griffe ou de dent bien calculé, et ont une sûreté étonnante pour cette besogne. »

Eugène Montfort.  » Les Marges. » Paris, 1914.

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3 réflexions sur “Les vieux lions

  1. D’un coup de griffe…n’est ce pas là l’apanage des peintres
    > pour les oiseaux, il en est pareil

    > Une aile, un oeil, une patte
    L’oiseau est son pareil

    Un trait, tracé ainsi, l’oiseau est une pie
    Salut, Maître

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