Les Robinsons des Champs-Elysées 

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champs-elysées

C’était au crépuscule. Sur un refuge des Champs-Elysées, nous étions huit à tenter vainement de traverser le milieu de l’avenue. Un double et dense courant d’automobiles nous barrait la passe. Il était infranchissable parce qu’à la fois montant et descendant.

A l’horizon, nul agent. Sur cet îlot battu par le flot furieux, nous étions vraiment des naufragés. Au centre, un réverbère érigeait un feu vert sur son stipe de bronze. C’était notre palmier, notre unique arbre. 

Une femme lasse, un vieillard cassé, s’étaient écroulés, à bout de courage et d’espoir, sur un banc de roc qui s’arrondissait à l’extrémité de l’île. Les minutes et les autos passaient avec la même continuité. 

pietonUn homme — sans doute quelque fol amant fasciné par le rendez-vous — voulut se jeter à la mer. Ce fut tragique. Par quel miracle de l’instinct, par quelle esquive de toréador, par quel escamotage de lui-même parvint-il à éviter la meute farouche des capots ? Je l’ignore encore. Mais il fut vite rejeté à la côte. Il nous revint exsangue. Et nul n’imita sa tentative. 

Nous attendions on ne sait quel secours prodigieux. Les uns invoquaient violemment le nom du Seigneur, les autres celui du préfet. 

Un jeune présomptueux, qui se flattait d’arriver encore à temps pour dîner en ville, grimpa au tronc de notre palmier. Peut-être, vers les parages de l’Etoile ou de la Concorde, découvrirait-il une éclaircie, un présage d’embellie ?… Il se laissa choir, accablé. 

Je m’approchai du vieillard. Sans doute, moins impatient de jouir de la vie, me donnerait-il l’exemple de la sérénité. Et il me dit, en effet, d’une voix paisible et résignée : 

— Le moyen de salut serait simple. Jadis, les autos étaient rares : on les mit au milieu. Les voitures à cheval étaient nombreuses : on leur donna la droite et la gauche de l’avenue. Aujourd’hui, les proportions sont inversées. Peut-être pourrait-on mettre les chevaux au milieu et donner la droite et la gauche aux autos ?

— Attendons, soupirai-je. 

 « L’Homme libre. » Paris, 1913.

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5 réflexions au sujet de « Les Robinsons des Champs-Elysées  »

    anne35blog a dit:
    juillet 13, 2017 à 4:16

    de tout temps il faut toujours attendre…

    Aimé par 1 personne

    raimanet a dit:
    juillet 13, 2017 à 5:24

    A reblogué ceci sur Raimanet.

    Aimé par 1 personne

    francefougere a dit:
    juillet 13, 2017 à 6:56

    Il était très difficile de traverser rue Tronchet, parce que les voitures arrivent dans tous les sens. Une amie s’est renseignée, car elle trouvait qu’un passage piétons coupé au milieu ( vous voyez ? 🙂 était nécessaire. Donc elle a l’a demandé et il lui a été répondu qu ‘  » on  » savait bien que cette rue est dangereuse, mais il était d’usage d’attendre un certain nombre de morts pour installer un passage piétons coupé.
    …Il a été installé. Vous pouvez traverser juste en sortant de la place de la Madeleine, derrière l’église.
    Avec une pensée pour les défunts piétons – et Hélène, qui a pris l’initiative !
    Amitiés

    Aimé par 1 personne

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