Lamartine et la taxe sur les chiens

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lamartine

On sait que Lamartine, qui menait de front la politique et la poésie, ne dédaignait pas les questions de finance et d’administration. Il a laissé des discours, des rapports, des adresses et des correspondances officielles moins célèbres sans doute que les Harmonies, mais où il reste poète et où son génie met encore un merveilleux écho.

Le Conseil général de Saône-et-Loire, dont le chantre de Milly. faisait partie, avait à délibérer, le 24 septembre 1845, sur cette question posée par le Ministre : Faut-il imposer les chiens ? Inutile de dire que Lamartine se prononça avec véhémence contre l’imposition. « Ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est le chien ! », a dit Charlet. Personne n’ignore à quel point Lamartine partageait l’opinion de son contemporain.

« J’aime les chiens, cela est vrai. Il ne faut pas rougir de ses amis dans l’occasion, mais ce ne sont pas les chiens que je veux défendre, ce sont les principes ».

Et Lamartine repousse l’impôt sur les chiens parce que c’est un impôt somptuaire. Il fait longuement le procès des lois somptuaires, qu’il examine à travers les âges. Il fait en passant l’éloge des impôts de consommation, véritable forme, à ses yeux, de l’impôt  proportionnel. Et les chiens ne sont-ils pas des consommateurs ?…  il s’attache à démontrer ensuite-que l’impôt sur les chiens atteint le peuple plus que les autres et que c’est en quelque sorte une taxe sur la misère. Le morceau mérite d’être cité, ne fût-ce qu’à titre d’exemple de littérature :

Où avez-vous vu le plus de chiens ? Est-ce dans les salons, ou dans les chaumières ? C’est dans les demeures du peuple que les chiens se comptent en plus grande masse. C’est sur le peuple surtout que porterait l’impôt. Comment distingueriez-vous le chien utile, serviable, ou le chien inutile, parasite ? Cette distinction serait pleine d’erreurs et de réclamations. Est-ce un chien de luxe que le chien de l’aveugle ou du mendiant, à qui l’on confie tout le jour les pas du vieillard, et qui quête l’aumône pour lui ? Est-ce un chien inutile que le chien de garde, qui, à la porte ou dans l’intérieur du logis, avertit le maître du rôdeur de nuit, ou qui le défend contre les brigands sur la route ? Est-ce un  chien  inutile que le chien de berger, qui remplace, à lui seul, deux ou trois serviteurs dans la ferme ? Vous ne trouverez guère dans les huit ou dix catégories de chiens qui peuplent nos villes et nos campagnes que deux catégories de chiens de luxe : les chiens de chasse et les chiens domestiques.

Qu’est-ce que cela produira quand les possesseurs de ce petit nombre d’animaux, menacés par l’impôt, les auront réduits ou sacrifiés à l’économie ? Déduction faite des frais de perception et des fraudes, presque rien ! Et encore, combien, en frappant les chiens du foyer, les chiens domestiques dont le seul service est d’aimer leurs maîtres et d’en être aimés, combien n’aurez-vous pas froissé, blessé, contristé d’affections, d’habitudes, de sociétés devenues pour ainsi dire des intimités ? Que de solitaires, que de pauvres femmes travaillant en chambre, que de vieillards sans famille et sans amis, repoussés dans leurs infirmités par tout le monde, excepté par cet animal qui n’abandonne jamais, le seul être peut-être qui s’attache à l’homme en sens inverse de sa fortune, plus dévoué aux plus misérables, plus assidu autour des plus abandonnés ! Que d’enfants à qui leur père sera obligé de retrancher le chien du foyer ! Véritable calamité domestique, véritable dommage moral fait à l’enfance, car le chien a une fonction auprès de l’enfant. Le chien apprend à aimer ! Il enseigne l’amitié à l’homme !

Eh bien! il faudra, après votre impôt, que tout cela paye ou se prive du chien, du compagnon, du gardien, du serviteur, du consolateur, de l’ami ! Il faudra que toute cette partie solitaire, infirme, indigente de la population tue son chien ou se retranche sur le nécessaire une partie du morceau de pain qui la nourrit, et qu’elle partage généreusement avec cet ami du pauvre, pour pouvoir payer les 15 ou 20 francs par an dont vous proposez de frapper non pas seulement les services que le chien rend à l’homme, mais encore l’instinct qui l’attache à nous ! Impôt presque immoral, impôt sans intelligence, sans miséricorde et sans entrailles ! Véritable impôt sur le sentiment qu’on pourrait appeler, sans vous faire injure, une dîme sur le cœur du peuple !

Quant à ceux qui ne voient dans cet impôt qu’un moyen indirect de diminuer le nombre des chiens sans maîtres, et de réduire par là les cas d’hydrophobie, je demanderai avec eux que tout chien ait un maître responsable, et soit assujetti à des précautions de police prudentes et sévères, pourvu qu’elles ne dégénèrent pas en ces empoisonnements atroces, en ces pièges et en ces immolations en masse dont nos regards et nos cœurs sont attristés ici tous les jours, et qui donnent des leçons de cruauté publique au peuple dans nos rues. Le meilleur préservatif, c’est qu’on ne persécute pas ces animaux. C’est qu’au premier bruit d’un chien suspect, c’est qu’au premier aspect d’un chien hagard qui a perdu son maître et qui hurle pour le rappeler, on ne le traque pas de rue en rue, de village en village, et que les sévices et l’imagination publique ne multiplient pas le mal en l’exagérant. Dans l’état présent, soyez-en sûrs, la police fait plus de chiens enragés que la nature.

Le poète termine en repoussant la taxe sur les chiens « comme un mauvais impôt et comme une mauvaise pensée » et supplie le Conseil général de rejeter l’avis de la Commission.

L’avis de la Commission, qui concluait à l’adoption du projet, fut repoussé.

On peut supposer que les observations si lyriquement développées dans le morceau qu’on vient de lire ne furent pas étrangères aux raisons qui déterminèrent le législateur à donner à la taxe un caractère local, à en limiter le taux et à la percevoir d’après deux tarifs, selon qu’elle porte sur les chiens que Lamartine appelait « les chiens parasites » ou sur « les chiens utiles et serviables » dont le poète exaltait si éloquemment les humbles mérites.

« Bulletin des contributions directes et du cadastre. » Paris, 1906.

Merci à FranceFougère qui a inspiré ce billet 🙂

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6 réflexions au sujet de « Lamartine et la taxe sur les chiens »

    gaïa a dit:
    juillet 15, 2017 à 11:18

    Voilà un plaidoyer extraordinaire ! Merci Gavroche pour cet excellent partage 🙂 Bon week-end !

    Aimé par 1 personne

    francefougere a dit:
    juillet 15, 2017 à 5:35

    Merci Gavroche – le plaidoyer de Lamartine est en effet inoubliable ! amitiés – france 🙂

    Aimé par 1 personne

    jmcideas a dit:
    juillet 15, 2017 à 9:03

    QUI, pourrait nous fournir un aussi brillant plaidoyer pour nous éviter
    – La taxe additionnelle à posséder un 2ième téléviseur ?
    > Surtout quand on n’est attaché qu’à regarder uniquement ‘la vie des animaux’ -/LCP-?

    [ Est-il vrai que cette taxe n’existe plus ? -merci pour l’info-]

    Aimé par 1 personne

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