Haute gourmandise

Publié le

frederick-d-york

Frederick d’York, mort avant 1830, était plus habile et déterminé praticien que théoricien érudit. Il doit toutefois être, placé dans le « Panthéon des Gourmands » où il représentera, comme elle mérite de l’être, sa royale et gastronomique famille. 

Admirateur de la cuisine française, le duc d’York voulut, dès 1793, mettre le pied sur le territoire républicain, afin d’être à portée de la mieux apprécier. Malheureusement il fut vertement battu devant Dunkerque et force lui fut de se sauver en toute hâte à Londres. Là, le rosbif et le pudding ne purent, à ce qu’il paraît, lui faire oublier nos mets délicats. Il entreprit donc une nouvelle expédition en 1794. Il fut encore battu et renvoyé à Londres. Mais, incorrigible, entête, ou plutôt fanatique de notre cuisine, il s’obstina à revenir à la charge en 1799. Battu pour la troisième fois, il prit le parti de ne plus fuir, et, pour manger tout à son aise, signa avec Guillaume Marie-Anne Brune une capitulation que l’on trouva en Angleterre tant soit peu honteuse, mais qui, du moins, eut pour lui l’avantage de lui permettre un séjour d’assez de durée pour qu’il pût se livrer à ses goûts favoris et savourer les vins de France. 

L’affection du roi Georges et du prince de Galles le plaça bientôt à la tête de l’administration militaire. Il se distingua dès lors par la meilleure table de Londres. Toutefois, comme l’entretien d’artistes culinaires français coûte dix fois plus qu’une troupe de chanteurs italiens, le duc d’York fut obligé d’imaginer successivement mille ingénieux moyens de remplir son coffre-fort, que la marmite, comme un autre tonneau des Danaïdes, mettait constamment à sec. 

L’Angleterre admira à la fois la splendeur de la table du duc et la fécondité de son imagination. Mais en 1809, un certain M. Wardle, membre de la Chambre des communes, s’avisa de trouver mauvais que le chef de la première administration du royaume trafiquât, par l’entremise de sa maîtresse, mistriss Clarke, des emplois, des brevets d’avancement et des commissions. Il le dénonça au Parlement, le procès s’instruisit au criminel contre l’héritier de la couronne, et mistriss Clarke soutint qu’elle n’avait agi que d’après les ordres du duc d’York, avec qui elle partageait les produits de son honnête commerce. 

Toutefois, la Chambre, soit qu’elle renfermât beaucoup de ventrus, soit qu’elle prît en considération le noble motif qui avait engagé le prince à avoir recours à ce petit expédient, soit aussi qu’elle ne tînt pas les faits pour constants, acquitta le duc. Il se démit aussitôt de son emploi, dans lequel il ne fut réintégré qu’en 1811. 

Il continua cependant d’être la colonne de la gastronomie britannique. Il mangea son apanage, ses pensions, la fortune de sa femme, mangea le passé, le présent et l’avenir, conservant toujours son calme et sa ferveur stoïques. Obéré de dettes, frappé d’exécution dans ses biens, il ne pouvait aller à une promenade ou à une course, sans voir sa voiture et ses chevaux saisis. Il se trouva cent fois dans les positions les plus difficiles, tantôt, comme Henri V, retenu en otage pour le paiement d’une carte de traiteur, tantôt mis à pied par les officiers du shérif, qui saisissaient son cheval entre ses jambes sérénissimes. Mais il demeurait  toujours gai, content et de bon appétit, se consolant à table de toutes les petites misères de la vie humaine, étonnant ses créanciers par l’ampleur de son appétit, la profondeur de sa soif et la docilité de ses organes digestifs. 

Ainsi s’écoula la vie pour ce prince aimable. L’Angleterre eût été heureuse sous un roi gastronome, qui jamais ne se fût couché sans dire comme Titus : « J’ai bien rempli ma journée ! » 

« Le Gourmet : journal des intérêts gastronomiques. » Paris, 1858.

Publicités

3 réflexions au sujet de « Haute gourmandise »

    cybercloch a dit:
    juillet 18, 2017 à 4:08

    Je n’ai définitivement jamais l’impression de perdre mon temps quand je passe par ici. Merci Gavroche.

    Aimé par 2 people

    Trigwen a dit:
    juillet 19, 2017 à 1:43

    Vraiment un bon vivant qui aurait mérité d’être recueilli par la France pour son amour de notre cuisine.

    J'aime

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s