Réflexions très philosophiques sur la pêche à la ligne

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La passion pour la pêche à la ligne m’a toujours paru un mystère insondable. Attendre des heures entières, par tous les temps, qu’un poisson vienne se piquer le nez à un petit crochet qu’on tient au bout d’un fil, est bien certainement le symptôme d’une grave perturbation des facultés mentales.

A mon avis donc, le pêcheur est un malade qu’il faudrait guérir. Malheureusement le remède est encore loin d’être trouvé. Les cas où le poisson se laisse prendre deviennent de plus en plus rares, et pourtant le nombre de pauvres gens qui vont lui tendre leur petit crochet augmente tous les jours. La maladie bien inoffensive de ces malheureux est absolument incurable. Ils n’ont jamais rien pris. Ils ne prendront jamais rien. Mais ils pêchent, ils pêcheront toujours. Ils pêcheraient dans le Mançanarès ou dans le lac Asphaltite. Un docteur de mes amis m’a cité le cas d’un pêcheur devenu fou, qu’on avait été obligé d’enfermer. Il s’était confectionné une ligne, et, monté sur une chaise, il passait toute sa journée à pêcher dans son vase le plus intime. 

Le vulgaire, qui n’apporte pas dans ses observations toute la précision des méthodes scientifiques, est souvent disposé à penser que le pêcheur à la ligne abdique absolument toute individualité. Il est certain qu’au premier coup d’oeil, on est tenté de croire que toutes ces silhouettes presque identiques qui se dessinent sur les quais sont les reproductions impersonnelles d’un type unique, placées là dans un but absolument décoratif. C’est là une erreur. Il existe une infinie variété dans la corporation des preneurs de goujons. Un grand philosophe, que je ne nommerai pas ici pour des raisons de famille, n’a pas craint d’affirmer, que chaque pêcheur à la ligne avait au contraire une originalité bien distincte qui le distinguait de son voisin, et qu’il n’était pas rare de trouver deux de ces hommes dont les caractères soient absolument contradictoires. Mais l’occupation de ces gens nécessitant la plus grande immobilité, leur originalité individuelle ne se manifeste généralement au dehors que par des détails perceptibles seulement à l’œil du philosophe. 

Qu’on ne m’accuse pas de paradoxe lorsque j’affirme que le pêcheur à la ligne n’est pas un type unique. Il suffira à l’homme le moins bien doué par la nature de réfléchir un instant pour pouvoir se rendre compte de la vérité de cette découverte. Il ne tardera pas alors à distinguer des multitudes de types très tranchés dans cette corporation. D’abord le pêcheur classique qui s’en tient aux vieux instruments et prétend que son art n’est plus susceptible de progrès. Le pêcheur fantaisiste qui a un attirail considérable de lignes à moulinet, en crin, en fil, en cordonnet, à émerillon, de pêchettes, de cannes brisées automatiques. Le pêcheur cancanier qui amène son voisin pour faire la causette.

« Tu sais, Durand, la petite Benoît se marie avec Louis Cadet. Figure-toi, Benoit s’était trouvé malade à son bureau, il revient chez lui, ouvre la porte de la chambre de sa fille. Qu’est-ce qu’il voit ? La catin qui n’était vêtue que d’une paire de bas, et, dans le fond, Louis Cadet qui… »

Et soudain il s’interrompt, fait signe à Durand de ne pas faire de bruit, suit son bouchon d’un œil anxieux, tire sa ligne brusquement et murmure d’un air  mélancolique : « Encore manqué. » Puis, c’est le pêcheur amateur qui ne pêche pas, mais qui regarde. Le pêcheur qui vient là pour se fâcher avec ses voisins. Le pêcheur qui rit toujours. Le pêcheur mécontent. Enfin mille autres variétés que je ne veux pas vous révéler. 

0 mystères ! Enigme insoluble ! Tous les jours, ils sont là, ils sont tous là, se pressant au même coin. Ils sont convaincus. Ils sont plein d’espoir, car un vieux praticien qui est arrivé dès l’aube a affirmé avoir vu, en se penchant par dessus bord, un poisson dans la rivière. Mais ils ont beau faire, ils ont beau tendre leurs innombrables petits crochets, tu ne viens jamais t’y prendre, goujon diabolique, poisson fantôme, que tous les pêcheurs prétendent avoir vu et qu’ils espèrent toujours capturer.

A. Fournon/A. Aurier. « Le Faucon noir. » Paris, 1885.
Peinture de Charles François Grenier de Lacroix.

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2 réflexions au sujet de « Réflexions très philosophiques sur la pêche à la ligne »

    Sarah a dit:
    août 2, 2017 à 6:42

    La pêche à la ligne est l’activité la plus contemplative que je connaisse : on laisse filer le temps comme on laisse filer la ligne et la moindre touche est un évènement qui permet de se raccrocher au réel.

    Aimé par 1 personne

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