Dîner mondain

Publié le Mis à jour le

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Encore qu’il y eût des dames, nous eûmes le mauvais goût de parler de la guerre. Nous étions là une bonne demi-douzaine de plastrons blancs et de smokings noirs, plus uniformes que nous n’avions jamais été sous le bleu horizon.

La manche de l’un d’entre nous pendait, veuve de son bras, et pas un, peut-être, qui n’eut quelque part, cachée sous l’uniformité vestimentaire, quelque cicatrice plus ou moins douloureuse. Au demeurant, nous étions Une majorité, une quasi unanimité de ce qu’il est convenu d’appeler : des gens à leur aise, dans un fort luxueux appartement. Le hasard voulait que, quelques mois auparavant, deux de ces convives avaient le droit de coudre aux manches de leur vareuse d’azur trois minces galons d’or. Les quatre autres n’avaient eu droit, que, tout au plus, à cet insigne de grade subalterne dénommé sardine

Celui qui n’avait eu aucun grade, même pas le plus humble se trouvait être possesseur d’un important établissement industriel. Bien qu’intelligent et ouvert à la compréhension de toutes les évolutions sociales, je le sais peu disposé à tarir d’arguments, en toute discussion, contre ce qu’il appelle « les niveleurs par le bas ». 

Il fallait voir cette levée de boucliers de ceux qui avaient porté le sac plus longtemps que les autres, contre les favorisés de la fortune militaire ! Pourquoi l’officier avait-il tel ou tel privilège ? Cheval, ordonnance, automobile, permissions, le total de tous les avantages de sa fonction était fait sans trop d’indulgence. Une frénésie d’égalité s’était emparé de ces prêcheurs d’inégalité sociale.  Cela, sans acrimonie, bien entendu, et avec des rires très francs de fraternelle camaraderie, mais aussi avec le souvenir un peu douloureux, non seulement du manque d’égards dans les hôpitaux, non seulement des relèves de nuit dans la boue, mais encore, et surtout, du train qu’on voyait partir, lorsque la division était au repos, vers les êtres chers qu’on avait laissés là-bas, vers le paradis interdit aux non privilégiés. 

Je ne veux point ici discuter cette thèse. Le sort m’a permis durant ces années de batailles, de parcourir, dans l’armée, beaucoup de grades et de fonctions, de connaître la plus lamentable misère du simple fantassin, comme les soucis des grands chefs attachés au quartier général. Ayant pu voir des hôpitaux remplis de pauvres officiers, sans fortune souvent, parfois, sans guère d’instruction, et que le souci de leur responsabilité, (dont la compréhension échappe tout à fait aux soldats), avait privé de leur santé et parfois de leur raison, je supplie tous les camarades de n’avoir sur le sujet aucune opinion sans s’être documenté à mainte source et avoir beaucoup réfléchi. 

Mais, il me souviendra d’avoir entendu, ô miracle, des riches défendre avec la véhémence d’une cause personnelle le droit des plus humbles aux joies des plus favorisés. C’était peut-être un peu. malgré eux, et un peu inconsciemment mais il me semblait que le chas de l’aiguille allait donner passage au chameau. 

La guerre est une grande magicienne.

« Le Message théosophique et social. » Paris, 1920.
Illustration : « Ma tranchée à Noulette. » Géo Michel, 1915.

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