Les Martiens n’ont pas répondu à Mister Robinson

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emetteur-recepteur

Londres, 24 octobre. Les Martiens n’ont pas répondu à Mister Robinson, mais il ne se décourage pas malgré le scepticisme de sa femme.

« Si j’étais le plus grand comique du monde, je n’aurais pas mieux réussi à faire rire mes contemporains. »

Ces mots, prononcés par l’homme grave et sérieux qu’est le docteur H. Mansfield Robinson, m’ont accueilli ce matin au seuil du petit bureau d’avoué de la Cité où j’étais allé lui demander le résultat de ses expériences de la nuit dernière. Sans fausse honte, il continue :

« Cela a été un échec, je n’en disconviens pas, mais il y a à cela des raisons que je vais vous expliquer. Ne me croyez pas découragé ? En véritable John Bulle que je suis, j’ai la peau d’un pachyderme. Qu’on rie de moi autant qu’on voudra, rira bien qui rira le dernier. »

Un coup de téléphone interrompt ce monologue, qui ne m’avait pas encore permis de placer une parole. Je profite de cette diversion pour me faire montrer la lettre officielle envoyée, ce matin, à l’ami des Martiens par les autorités du general post office. Et tandis que mon interlocuteur discute avec son correspondant invisible les opérations de la nuit qui vient de s’écouler, je note hâtivement sur mon carnet les phrases principales du document émanant de M. F. W. Phillips, secrétaire de l’administration des P. T. T. Anglais.

Le poste de Rugby a envoyé votre radiotélégramme sur une longueurd’onde de 18.740 mètres. Celui-ci a été expédié à deux reprises une première fois entre 2 h, 15′ 37″ et 2 h. 18′ -26″, et une seconde fois entre 2 h. 30′ 35″et 2 h. 32′ 32″.
Le poste de Saint-Albans a, sur vos instructions, écouté entre 2 h. 15 et 2 h. 45 sur une longueur d’onde de 30.000 mètres. Aucun signal n’a été perçu. On a bien entendu quelques bruits, sons doute dus à des perturbations atmosphériques comme il s’en produit lorsqu’on travaille sur de grandes longueurs d’onde, mais rien n’a pu être interprété comme étant un message quelconque.

Et M. Phillips, a signé cela : « Votre obéissant serviteur. »

Mais M. Robinson, raccrochant son récepteur, se tourne à nouveau vers moi :

« Vous avez lu ? Cet échec ne me surprend pas. Si le post office avait consenti à envoyer mon message « Salut de la Terre à Mars » sur 30.000 mètres, je suis sûr que les ondes auraient pu percer les couches épaisses de l’atmosphère, et que nous aurions aujourd’hui le message-réponse que j’attendais.

Mais, vous savez que qu’est une ad-im-nis-tra-tion. Les fonctionnaires, d’abord, ont refusé de faire l’expérience à la date que j’aurais préférée, c’est-à-dire dimanche dernier. De plus, ils ont voulu émettre à 2 heures du matin, au lieu de 4 heures, moment de beaucoup préférable, et, enfin ils ont choisi eux-mêmes une longueur d’onde, insuffisante de moitié.

J’ajouterai que je n’ai même pas été autorisé à aller écouter moi-même à Saint-Albans. Prévoyant donc l’échec, j’avais demandé au professeur A. M. Low, le célèbre homme de science anglais, de me permettre d’écouter avec lui dans son laboratoire de Chiswick, près de Londres. De 2 heures à 5 heures ce matin, nous sommes restés près d’un haut-parleur qui nous a donné, à l’heure prévue, une série de signes incohérents, des traits et des points, dépourvus de sens, qui se terminaient cependant par la lettre « L » en Morse, deux fois répétée.

J’avoue ne pas comprendre ce message si c’en est un, il me faudrait des confirmations que me donneront peut-être les sans-filistes français et américains, ainsi que les navires en mer, mais j’en doute fort, car mes collaborateurs martiens m’ont fait savoir, par télépathie, qu’ils ont vainement écouté, la nuit dernière, et que rien ne leur est parvenu. Ils ne semblent d’ailleurs pas contents d’avoir été dérangés pour rien.

Je suis prêt à recommencer, et puisque les autorités de mon pays ne sont pas sincèrement désireuses de m’aider, je voudrais faire appel à la France par la grande voix du Matin. Qu’on me permette d’envoyer sur 30.000 mètres un nouveau message par le poste La-Fayette, à la Croix-d’Hins, et surtout qu’on écoute avec soin et sans scepticisme. Nous aurons alors, je crois pouvoir l’assurer, la réponse que le monde attend. »

Le professeur A. M. Low, mis en avant par le docteur Robinson, a déclaré de son côté que, s’il avait accepté d’installer un puissant appareil de réception et d’attendre les résultats, c’est qu’il a pour principe de ne jamais laisser passer une occasion d’étude.

« Autant que je sois à même de juger, expliqua-t-il, nous n’avons reçu aucun message. Les chances de succès étaient d’ailleurs des plus problématiques. Nous avons entendu quelques bruits très indistincts qui ont pu être produits par une foule de causes, et j’ai noté, vers 3 heures, pendant une période de quatre minutes, une série de points et de traits dont j’ai donné copie au docteur Robinson qui va chercher à en tirer une signification. Il a d’ailleurs essayé, devant moi, de déchiffrer les signaux à l’aide de « son code martien », mais sans y parvenir. Surtout ne répandez pas l’idée que d’essayer d’entrer en communication avec Mars était ridicule. Au contraire, ce l’eut été de ne pas saisir l’occasion de suivre de près semblable expérience. »

L’énorme publicité donnée par la presse londonienne aux expériences du Dr Robinson a produit dans tout le pays un grand mouvement de curiosité. La plupart des journaux de Londres, qui n’ont naturellement pas pu donner ce matin la moindre nouvelle sur le résultat de la transmission à Mars, ont publié des articles sur le mode sarcastique.

Le grave Times lui-même prend à partie, dans un éditorial, les autorités postales de Mars dont il soupçonne l’honnêteté, ajoutant que si par un hasard quelconque les Martiens répondaient d’une façon hargneuse, cela, sans aucun doute, ferait faire un grand pas à la participation américaine à la Société des nations, les Terriens devant forcément s’unir contre le danger nouveau que serait pour notre planète les relations tendues avec celui des corps célestes qui apparaît le plus civilisé en dehors du nôtre.

Il est à noter toutefois qu’il y a ici au moins une personne qui n’a pris aucun intérêt aux essais de communication interplanétaire et cette personne c’est… la propre femme du Dr Robinson.

Quand les journalistes se sont présentés ce matin à la maison qu’elle habite dans le village de Roydon, Mme Robinson a déclaré :

« Si vous venez m’interroger au sujet de ces histoires de Mars, ce n’était pas la peine de vous déranger. Je vous assure que tout cela est une stupidité. Je ne sais pas si mon mari a envoyé son message, car je n’ai pas voulu que notre maison serve à ces expériences absurdes. Je n’ai pas de temps à perdre avec ces bêtises. »

« Le Matin. » Paris, 1928.

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