Apparitions et visions en Berry

Publié le

theodore-rousseau

Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles, un animal indéfinissable se promène la nuit à certaines époques indéterminées, va tourmenter les bœufs aux pâturages et rôder autour des métairies qu’il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à son approche, les balles ne l’atteignent pas.

Cette apparition et la terreur qu’elle inspire n’ont encore presque rien perdu dans nos alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu la bête. Les uns l’ont vue en forme de chien de la grandeur d’un bœuf énorme; d’autres en levrette blanche haute comme un cheval; d’autres encore en simple lièvre ou en simple brebis. Des gens trop sincères et trop raisonnables l’ont vue, pour que j’ose dire qu’il n’y a aucune cause à leur vision… sont-ce des voleurs qui s’introduisent sous ce déguisement ? Jamais la bête n’a rien dérobé que l’on sache. Sont-ce de mauvais plaisants ? On a tiré tant de coups de fusil sur la bête, qu’on aurait bien, par hasard, et en dépit de la peur qui fait trembler la main, réussi à tuer ou à blesser quelqu’un de ces prétendus fantômes.

Enfin, ce genre d’apparition, s’il n’est que le résultat de l’hallucination, est éminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt nuits, les vingt ou trente habitants d’une métairie le voient et le poursuivent; il passe à une autre petite colonie qui le voit absolument de même, et il fait le tour du pays ayant produit cette contagion sur un très grand nombre d’habitants.

Une nuit, deux personnes qui me l’ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de loups; elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre d’où elles virent ces animaux s’arrêter à la porte d’une cabane d’un bûcheron réputé sorcier. Ils l’entourèrent en poussant des rugissements épouvantables; le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d’eux, et ils se dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan; mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne éducation, gens de beaucoup de sens et d’habileté dans les affaires, vivant dans le voisinage d’une forêt où elles chassaient fort souvent, m’ont juré, par l’honneur, avoir vu étant ensemble un vieux garde-forestier s’arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux personnes se cachèrent pour l’observer, et virent accourir treize loups dont un énorme qui allait au garde et lui fit des caresses. Celui-ci siffla les autres comme on siffle des chiens et s’enfonça avec eux dans l’épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange n’osèrent l’y suivre, et se retirèrent aussi surpris qu’effrayés.

Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit.

Autour des mares stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées, dans les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement furieux des lavandières. Il faut bien se garder de les observer et de les déranger, car, eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l’eau ni plus ni moins qu’une paire de bas.

Un mien ami passait auprès des étangs de Thevet, vers deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu’il n’avait ni bu ni mangé, circonstance que je ne saurais garantir; il était seul en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied à terre à une montée et se trouva au bord de la route près d’un fossé où trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activité sans rien dire.

Son chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer. Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques pas, qu’il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses pieds une ombre très allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour appuyer la première. Ces femmes, dit-il, étaient d’une taille si élevée, et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la figure et la démarche d’un homme, que je ne doutai pas un instant devoir affaire à des plaisants de village, malintentionnés peut-être. J’avais une bonne trique à la main. Je me retournai en disant : Que me voulez-vous ?

Je ne reçus point de réponse; et, ne me voyant pas attaqué, n’ayant pas de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable sur mes talons.

Je tenais toujours mon bâton prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement; et j’arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien qui ne disait mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j’eusse entendu jusque-là des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté de moi, je ne vis personne.

Seulement, je distinguai à trente pas environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, ces trois grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur le revers du fossé.

George Sand.
Peinture de Théodore Rousseau.

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2 réflexions au sujet de « Apparitions et visions en Berry »

    marie a dit:
    septembre 24, 2017 à 8:58

    Le Berry mais c’est le repaire des sorciers et sorcières, c’est vrai! confirmation par une connaissance qui est née là bas. Bonne soirée MTH

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    jmcideas a dit:
    septembre 30, 2017 à 7:36

    A voir dans le marais Poitevin, si vous sortez la nuit, en pyjama

    Un étrange cirque de fantômes s’y promènent dans des abominations………

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