Une séance de magnétisme

Publié le Mis à jour le

mesmer

Un médecin allemand était venu parmi nous, possesseur d’un secret merveilleux qui frappait d’étonnement tous les curieux. C’était Mesmer, inventeur du magnétisme animal, homme divin aux yeux des uns, fripon fieffé aux yeux des autres, qui, au moyen de son baquet magique, faisait marcher les impotents, rendait l’ouïe aux sourds, la vue aux aveugles.

L’état factice dans lequel il jetait ses malades opérait en eux une rénovation complète, mettait à jour le principe du mal, le détruisait et ne les quittait que radicalement guéris. Voilà ce que la renommée publiait dans toute la France sur les cures de Mesmer. Sans ajouter foi entière à toutes ces merveilles, je (1) ne pouvais me défendre d’un certain entraînement que le temps et l’expérience n’ont pas détruit. Je comprenais aussi tout l’intérêt que devait avoir la Faculté à frapper de réprobation un système qui détruisait de fond en comble tout l’échafaudage de la science médicale. Ainsi, mes sympathies et mes préventions me portaient à l’accueillir favorablement.

Il n’était nullement nécessaire d’être médecin pour s’occuper de la grande découverte du jour, tout le monde s’en mêlait, et notre petite société, en y consacrant quelques veilles, ne faisait que suivre la mode. Notre ami, l’avocat B…, nouvellement arrivé de Paris où il avait vu opérer Mesmer, nous initia dans le mystère de ses passes. Carnot, Ruzé, Fosseux, et tous les membres de la société, firent des tentatives qui demeurèrent sans résultat. Je voulus essayer à mon tour, mais désirant d’abord juger par moi seul de mon épreuve, je ne pris aucun témoin. 

robespierre-mesmer

Je voyais assez fréquemment alors une jeune fille, nommée Suzanne F… (2). C’était entre nous une amitié du jeune âge, du moins je le croyais ainsi, et pour ce qui me regarde je ne me trompais pas. L’innocente familiarité qui s’était établie entre nous, et que sa mère ne cherchait nullement à troubler, me permettait de rester quelquefois seule avec elle. Elle était vive et spirituelle. Nous avions souvent causé du magnétisme. Cette idée d’un moyen curatif qui serait devenu une panacée universelle, souriait à son imagination jeune et hardie.

Je profitai de son enthousiasme pour lui proposer une expérience sur elle. Ma demande parut l’étonner. Elle me regarda fixement, rougit, puis regarda autour d’elle, et me fit un signe pour me témoigner son adhésion. Je me mis tout de suite à l’oeuvre, je pris l’air d’un docteur, je promenai mes mains devant ses bras et sa figure sans y toucher. Je fixai mes yeux sur ses beaux yeux bleus. Alors je la vis peu à peu se troubler, jeter les bras comme quelqu’un que le sommeil va dompter, puis laisser aller sa tête et s’assoupir. J’eus alors avec elle une étonnante scène. Jamais mes amis n’en ont connu un mot… Non, je ne la conterai point, c’est le secret de Robespierre, et il doit mourir avec lui. Tout ce que je puis dire, c est que quelqu’un ayant ouvert la porte, elle poussa un cri, se réveilla, s’évanouit dans des convulsions violentes.

Je l’interrogeai quand elle fut mieux. Elle ne se rappelait pas un mot de ce qu’elle avait dit pendant son sommeil. Toute l’impression qui lui était restée, c’était celle du malaise indéfinissable qu’elle avait éprouvé en reprenant ses sens. Le reste était pour elle plus fugitif qu’un rêve, elle n’en avait pas conservé la moindre trace. Pendant plusieurs jours, le souvenir de cette soirée ne me laissa pas de repos. J’allai chez Suzanne, et je n’avais dans la bouche que cette question : « Comment, vous ne vous souvenez pas ? » « Non », c’était toute sa réponse, puis elle rougissait encore et me regardait. J’avais désiré renouveler mon expérience, elle s’y refusa obstinément. Je compris que sa pudeur avait pris l’éveil, et qu’elle craignait de prendre pour son magnétiseur un sentiment trop tendre. Je m’abstins de toute sollicitation nouvelle, je ne cherchai pas d’autre occasion d’exercer mon art, et je renfermai en moi toutes les paroles de Suzanne.

Si j’avais pu les dédaigner d’abord, ma vie entière m’aurait appris à y ajouter foi (3).

Hector Fleischmann. « Anecdotes secrètes de la Terreur. » Paris, 1908.

logoNotes :

(1) Je désigne ici Robespierre qui fut le héros de cette aventure s’il en faut croire Charles Reybaud, qui, en 1830, publia à Bruxelles les Mémoires authentiques de Maximilien de Robespierre. Mémoires apocryphes certainement, ce qui ne veut pas dire inexacts. Le livre de Charles Reybaud, à côté de déclamations vides, contient des détails curieux, qu’on lira souvent avec plaisir.
(2) Suzanne Forber, dont une légende stupide fait une des maîtresses de Maximilien de Robespierre, à Arras.
(3)
Mémoires authentiques de Maximilien de Robespierre, Bruxelles, chez H Tarlier, libraire-éditeur, rue de la Montagne, 1830; tome I, p. 193 et suivantes.

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Une réflexion au sujet de « Une séance de magnétisme »

    jmcideas a dit:
    septembre 30, 2017 à 8:11

    Le magnétisme, je peux en parler, mais en termes physiques: Si l’oreille est placée dans un flux perpendiculaire à l’onde environnante, l’effet sera proportionnel à la température ambiante
    = Votre attention à celui le plus drôle !
    😀

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