Le pantalon sale

Publié le Mis à jour le

pantalon-sale-bersot

Cette pénible aventure nous fut contée au mois de janvier 1922, par celui qui, en qualité de commis greffier, suivit toutes les phases du procès en Conseil de guerre et acheva sa carrière aux Sables d’Olonne, en magistrat loyal et respecté.

Cela se passait pendant l’hiver de 1915 sur la rive droite de l’Aisne, où le colonel commandant le 60e Régiment d’Infanterie avait installé son poste de commandement, au château des Mardançons, commune de Fontenoy.  Le colonel appela notre témoin, le sergent Perruche de Olna et lui dit textuellement :

— Sergent, je vous ai fait venir parce que je suis devant une rébellion de soldats et que je veux faire des exemples. Il faut que J’en tue un ou deux. Mais j’entends que tout se passe selon les formes. Vous êtes bien commis-greffier au Conseil de guerre permanent de la division ? Dans le civil. vous êtes bien magistrat ? Or, vous connaissez mon but. Pour l’atteindre j’ai besoin d’un texte : trouvez-le !

Très rapidement, le sergent Perruche feuilleta le dossier qui lui était présenté. Le dossier, c’est peut-être beaucoup dire. Il y avait dans une chemise un rapport du commandant de la huitième, le lieutenant André, qui exposait en peu de mots les faits. Le soldat Bersot, n’ayant comme pantalon qu’une salopette de toile blanche, en avait à plusieurs reprises demandé un autre. La veille, le sergent-fourrier lui en avait proposé un; il était souillé de boue. Bersot n’en voulut point. Le lieutenant intervint, il ordonna. De nouveau Bersot refusa. Réponse du lieutenant : huit jours de prison. A cette nouvelle des camarades s’étaient inquiétés et estimant la punition injuste, ils avaient adressé au lieutenant une réclamation.

— Vous voyez, sergent, s’écrie le colonel, c’est bien, comme je vous le disais, de la part des camarades rébellion, de la part de Bersot, refus d’obéissance, donc peine de mort, c’est clair.

Le sergent Perruche, fit respectueusement observer au colonel qu’il allait un peu vite, que si les camarades avaient commis une faute c’était d’avoir fait, au mépris du règlement, une réclamation collective; peut-être s’ils s’étaient exprimés d’une façon vive, pourrait-on à la rigueur les inculper d’outrage, de rébellion jamais. Quant à Bersot, impossible de lui imputer un refus. Pour qu’il y ait refus d’obéissance, il ne suffit pas qu’il y ait eu un ordre, il faut que l’ordre ait été un ordre de service, donné dans le service, à l’occasion du service. Et courageusement, il ajouta : 

— En tout cas, infliger la peine de mort pour cela, la peine de mort pour n’avoir pas voulu d’un pantalon sale, je vous jure, mon colonel, que vous exagérez !

Il y avait sur la table un Code. Le colonel le compulsa :

— Soit, fit-il. Pour les camarades, je vous abandonne la rébellion, mettez outrages. Mais l’inculpation de Bersot sera : refus d’obéissance. Je l’ordonne. Faites le papier dans ce sens. Allez ! Rédigez ! 

LE CONSEIL DE GUERRE

Bersot et deux de ses camarades furent donc traduits séance tenante devant le Conseil de guerre. « Il est bien entendu, avait dit le colonel, que le Conseil de guerre, c’est moi qui le préside. »

Le sergent Perruche, stupéfait, bouleversé et fort de ses connaissances juridiques revint à la charge :

— Mon colonel, vous n’y pensez pas, c’est vous, qui prenez, l!initiative des poursuites. Vous ne pouvez en toute bonne foi participer au jugement. En droit militaire comme en droit civil, nul ne peut être juge et partie. Il faut choisir. Vous êtes partie, vous ne pouvez être juge.
— Je présiderai.

Et il présida.

Il présida cette lamentable audience tenue quelques instants après dans une cagna de tranchée. Le décor valait la tragédie. Et dans ce trou à la voûte de rondins où s’abritait leur courage avant l’attaque, trois malchanceux vinrent en accusés, accusés sans défense devant un adversaire plus terrible que le pire ennemi, l’Accusateur.

Le ministère public, le défenseur, le greffier (sergent Perruche), et les trois juges eurent beaucoup de peine à trouver place dans ce caveau.

Aux côtés du colonel, le sergent-major du régiment siégeait comme assesseur. Des deux soldats qui avaient réclamé en faveur de Bersot, l’un fut acquitté, l’autre envoyé aux Travaux Publics pour refus d’obéissance.

Bersot, comme assommé balbutiait son innocence. Au nom du peuple Français, Bersot fut condamné à mort. Au nom du Peuple Français !

L’EXECUTION

Le lendemain dès l’aube, par les soins de l’aumônier, le malheureux fut extrait de sa cellule. Il pleurait à chaudes larmes. balbutiant :

— Non, ce n’est pas possible, pas possible. 

Mais, dans l’ordre militaire l’impossible quelquefois arrive. Leur justice n’est pas la nôtre. Il fut emmené à cent mètres du château des Mardaçons, dans une cour de ferme. Le colonel s’y tenait debout, en grande tenue, sabre au clair.

Bersot, comme ivre de malheur fixa un instant, le colonel. Le pauvre diable, qui n’était pas mauvais garçon n’eut même pas un regard de haine ou de prière. Il comprenait de moins en moins. Sa conscience atrophiée par le coup n’assimilait pas cette parade d’assassinat. En grande tenue, le Colonel, pour lui tout seul, et pour le tuer. Et brusquement ses yeux firent le tour du décor… La ferme abandonnée devant l’avance boche… Quelques poules picorant ça et là et au milieu, une charrette qui levait vers le ciel ses brancards comme pour dire : « Eh ! mon Dieu qu’est-ce qui se passe… »

Sans dire un mot, Bersot se laissa bander les yeux, garrotter les mains. Il tremblait. Sa tête, trop lourde penchait à droite, puis à gauche. On le soutint, comme s’il était mort déjà… Et cependant comme il s’affalait contre le mur et qu’il fallait l’appuyer sur la borne, il murmurait un nom, d’une voix éteinte :

— Marie-Louise !… Marie-Louise ! 

Le peloton d’exécution fit son office, tant bien que mal, car les hommes n’y voyaient plus clair, pour viser.

« Justice est faite », dit le colonel qui remit son sabre au fourreau en pensant qu’il avait eu le courage d’être sévère et que cet acte de fermeté lui vaudrait l’estime du Haut Commandement.

Il comptait sans doute sans la Ligue des Droits de l’Homme qui voua son nom au mépris des générations et le 13 juillet 1922 fit réhabiliter la mémoire de Bersot par un arrêt de la Chambre Criminelle de la Cour de Cassation. Cet arrêt accordait à la veuve et à la fillette du martyr, une indemnité de vingt mille francs. Vingt mille francs. La Justice Française se déshonorait une seconde fois. Vingt mille francs pour réparer un jugement atroce qui faisait une veuve et une orpheline, un jugement qui brisait trois vies innocentes. Cela fait moins de sept mille francs par vie humaine… Un jugement qui oubliait le Colonel qu’on aurait dû fusiller aussitôt en place Publique.

Car de tels chefs ont déshonoré l’Armée. Exemplaires déplorables de cette race des vieilles culottes de peau  qu’on a même aujourd’hui, tant de mal à faire disparaître, ce bourreau militaire était inexcusable.

Il ne lui était pas permis de ne pas douter. Il ne lui était pas permis d’accabler un soldat père de famille qui s’était tout au plus montré maladroit envers le sergent-fourrier.

Et c’est pourquoi, pensant que cette histoire, écrite sommairement, en faits-divers sur des journaux oubliés, doit rester vivante au dossier des Châtiments nous l’avons rapportée dans un livre que beaucoup conserveront, afin de rendre durable l’opprobre et d’éviter le retour de pareils assassinats.

Dupont de Noblat, 1938. 

Publicités

4 réflexions au sujet de « Le pantalon sale »

    anne35blog a dit:
    octobre 6, 2017 à 11:53

    bien triste histoire…

    Aimé par 3 people

    LILIANE CALISTE a dit:
    octobre 7, 2017 à 11:48

    Quand des faibles veulent prouver leur puissance…

    Aimé par 2 people

    juliette a dit:
    octobre 8, 2017 à 7:21

    une horreur de plus dans l’histoire …

    J'aime

    juliette a dit:
    octobre 8, 2017 à 7:25

    AH !!! ça faisait plusieurs jours que je n’arrivais plus à commenter chez toi Gavroche ! et en fait j’étais seulement désabonnée …
    J’ai commenté ton billet bien sympa sur les chats à plusieurs reprises mais on me disait que je n’étais pas connectée ❓

    J'aime

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s