Songe suspect

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raspoutine

Un des officiers de la mission française en Russie confiait  cette histoire, qu’il faut se hâter de raconter, tant que Raspoutine est mort. Voici :

Le grand-duc Nicolas étant généralissime, feu Raspoutine vint un jour s’installer à son quartier-général. Le personnage ne revenait point au grand-duc. Mais il était nanti d’augustes protections et il fallait le subir. Raspoutine s’adjugea un des meilleurs logements du train de l’État-major et parut à la table du grand-duc, silhouette inquiétante et crasseuse, dont se méfiaient les uniformes. Puis il commença à donner sur les opérations, qu’on était bien forcé de discuter quelque peu en sa présence, des avis singuliers et qui portaient sa marque.

La sainte Vierge, disait-il, venait de lui apparaître en songe la nuit précédente, à lui Raspoutine. Elle lui avait révélé, tantôt que l’ennemi attaquerait prochainement sur tel ou tel point du front et qu’il fallait y envoyer d’urgence toutes les forces disponibles. Tantôt qu’une retraite s’imposait ici ou là, malgré des succès, qui n’étaient qu’apparence. Tantôt que tel chef devait au plus vite être privé de son commandement, sous peine de désastres futurs, etc.

Ces avis, que le grand-duc eût tolérés s’ils n’avaient été que le témoignage d’une grossière ignorance en matière stratégique, lui semblèrent bientôt d’une compétence suspecte, et soufflés par des gens, dont les intérêts n’étaient peut-être point tout à fait ceux de la Russie. Il attendit encore une apparition. Comme Raspoutine en terminait le récit :

 Père Raspoutine, dit à son tour le grand-duc de sa voix grave, figurez-vous que, moi aussi, la nuit dernière, j’ai fait un songe. J’ai rêvé que je vous rencontrais dans cette forêt. Mais, ce qui est curieux, c’est que vous y étiez pendu à un arbre, par quatre mètres de chanvre ! 

Et le grand-duc alluma tranquillement une cigarette. A partir de ce moment, Raspoutine cessa de donner son opinion. Il quitta bientôt le quartier-général. Le grand-duc devait le quitter d’ailleurs, lui aussi, peu de temps après, ce qui ne fut sans doute pas une simple coïncidence.

Il y a des gens pour prétendre que Raspoutine est ressuscité sous un autre nom. En ce cas, il faut espérer, pour la Russie, qu’il ne sera point, cette fois, pendu seulement en rêve.

« La Pomme cuite. » Paris, 1917.

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Une réflexion au sujet de « Songe suspect »

    karouge a dit:
    octobre 7, 2017 à 9:32

    grand duc, c’est le nom d’un genre de grande chouette..Mais un grand duc qui allume une cigarette est-ce raisonnable, quand on a vu Raspoutine mourir sous d’innombrables coups de couteaux (dans les films).
    Question vignette ;
    Maman, j’ai peur, on dirait le rugbyman qui fait de la pub pour…)

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