Monticelli

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L’histoire recommencera donc éternellement ?… De pauvres hères plein de talent mourront donc toujours de désespoir et de faim pour que sur leur misérable tombe à peine fermée, une gloire bizarre et troublante comme une fleur d’orchidée s’épanouisse tout à coup ? C’est le cas vraiment déconcertant de ce pauvre Monticelli. 

Nous avions signalé, dans une première notice, la vogue dont ce peintre jouissait en Amérique et en Angleterre, mais les Français, ses compatriotes, n’avaient pas encore consacré son talent à coup de billets de banque. Ce fait très inattendu vient de ce produire depuis à la vente de Philippe Burty. Bien des collectionneurs, et en réalité il y avait de quoi, ont rit jaune ce jour là, un tableau de Monticelli atteignait le chiffre de 8,500 francs tandis que d’admirables esquisses de Delacroix se vendaient des prix  dérisoires. L’antithèse était vraiment outrée. Mais la destinée a parfois de ces ironiques fantaisies !… 

Pauvre Monticelli ! pécairé, comme on dit là-bas dans son pays ensoleillé, le coup de marteau du commissaire-priseur a dû faire tressaillir ses os. 8,500 francs, lui qui donnait ses panneaux pour un morceau de pain… pour acheter des tubes, pour assouvir  l’impérieux besoin qu’il avait de peindre. 

Nul, peut être, ne fut jamais possédé plus que lui par le démon de son art. Il peignait la nuit, le jour, à toute heure, en tous lieux, de toutes les façons. C’était comme une rage, une fureur sacrée. Puis, sa provision de couleurs épuisée, on voyait ce géant à l’aspect monacal errer honteux, deux ou trois panneaux sous le bras, de boutique en boutique, recevant, en plein coeur, les refus insolents et ironiques des marchands ou les propositions humiliantes des maquignons qui lui offraient cent sous. 

Un jour pourtant, vers l’an 1870, la chance faillit lui sourire. Il commençait à se faire un certain bruit autour de son oeuvre singulière. Des maîtres, Diaz en tête, s’inquiétaient de ce visionnaire dont les audaces de coloriste défiaient toutes les conventions. Des gens pâles et chevelus, qui ne pouvaient être que des poètes ou des artistes, recherchaient ses panneaux éblouissants. Les Monticelli prenaient une valeur marchande !… Oh ! n’allez  pas croire qu’ils eussent la prétention de faire concurrence à Bouguereau ou à Cabanel, mais les marchands en offraient jusqu’à deux louis au peintre ravi qui pouvait désormais réaliser son rêve somptueux, acheter des tubes de lapis. 

Un jour même le Pactole inonda ses poches. Monticelli nous a raconté lui-même cette  anecdote invraisemblable. 

Il avait porté chez un marchand de la rue Lafayette une de ces fêtes vénitiennes que son étonnante imagination pouvait seule évoquer. L’artiste en demandait soixante francs, le marchand lui en offrait trente et encore ne tenait-il pas à le prendre, le placement en était difficile il fallait être un peu toqué pour acheter de pareilles raclures de palette. 

Monticelli justement froissé allait reprendre le tableau qu’il avait placé au bon jour, devant la porte, quand un passant, qui venait d’entrer, demanda avec un fort accent anglais qui était l’auteur de cette toile.   

— De moi, monsieur, répondit Monticelli.
— C’est vraiment très bien murmurait l’inconnu en l’examinant, voulez-vous me la vendre ?…
— Avec plaisir
— Combien ?…
Ce que vous voudrez, milord, ajouta le peintre qui, peu habitué aux éloges, la lui aurait volontiers donnée pour rien.

L’étranger embarrassé, ne savait quel offre lui faire…

Cinquante livres sterling vous suffiraient-elles ? Monticelli, ébloui par la perspective de tant d’or eut à peine la force de faire signe que oui. Le marchand, hébété, était plongé dans une stupéfaction comique. L’anglais, ouvrant son portefeuille, comptait les douze cent cinquante francs qui s’engloutirent dans les poches du peintre.

— Avez-vous d’autres tableaux de vous à me vendre ? ajouta l’acheteur, je vous en achèterai volontiers encore un à ce prix là. 

Le marchand, qui avait subitement repris son sang froid, se hâta de répondre :

Parfaitement, monsieur, veuillez me faire l’honneur de repasser dans quelques jours. C’est entendu, je repasserai.Comme on le pense bien, il y eut, à la sortie de l’amateur, un échange de paroles aigres douces. Le commerçant prétendait que, la vente ayant eu lieu dans sa boutique, il lui revenait une part de la somme touchée. Monticelli faisait observer que, devant le refus formel qui lui avait été fait, il se trouvait dégagé de toute obligation vis-à-vis de lui. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de lui donner les trente francs qu’il avait osé lui proposer ! Comme il était bon prince, il irait même jusqu’au prix qu’il lui avait sollicité lui-même, soixante francs. 

Le marchand eut le cynisme de les accepter. Mais lui aussi était bon prince. Il fut entendu que Monticelli apporterait un nouveau panneau dans deux jours, qu’il le lui paierait cinq cents francs, le reste le regardait. 

A l’heure dite, le peintre se trouvait au rendez-vous. Le marchand avait repris son air rogue et insolent. Comment osait-on lui apporter une pareille saleté, jamais l’anglais, si fou qu’il put être, ne voudrait d’une semblable ébauche. Monticelli avait deviné la vérité : le marchand retors s’était procuré deux ou trois panneaux de lui, il se souciait peu de remplir sa promesse. Deux jours après, la déclaration de guerre éclatait, puis ce furent les angoisses du Siège et de. la Commune. Les douze cents francs avaient été vite dépensés à éteindre les dettes criardes, la misère était revenue, plus terrible que jamais. Il en avait passé de rudes dans son taudis des Batignolles. Sans son ami Visconti, il serait mort de faim. 

La vie de Monticelli est un martyrologe, elle s’est achevée dans les bras de cette amante insatiable, sinistre et mystérieuse des hommes de génie, la Folie.

Raoul Gineste. « La Revue des musées. » Paris, 1891.

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