Le Chien noir de François

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ravaillac-chienQuand le petit clerc François quitta maître Duport de Roziers, ce fut pour travailler chez quelque procureur dont le nom ne nous est pas parvenu. Après quoi, suffisamment initié aux pratiques de la procédure, il s’en vint à Paris solliciter des procès à l’âge de 18 ans environ. 

En ce temps-là plus encore qu’aujourd’hui, les procès étaient d’interminables affaires, et la difficulté des communications les compliquait encore chaque fois que dans une cause intervenait le Parlement de Paris. Il fallait alors recourir à des sortes d’avoués qui, sous  le nom de praticiens, faisaient office de courriers judiciaires. François tenait cet emploi entre les robins du Châtelet et les plaideurs de sa ville natale. 

Durant les cinq ou six années qu’il passa dans la capitale, on ignore comment il vécut. Il importe peu de savoir qu’il logea chez un savetier, puis aux Trois-Chapelets, rue Calandre, et puis devant le Pilier-Vert, rue de la Harpe, aux Quatre-Rats. Seul un épisode baroque, dont un hasard de son procès nous a conservé la mémoire, jette une pauvre lueur falote au milieu de ces ténèbres. 

Du temps qu’il se trouvait à l’enseigne des Quatre-Rats, il couchait dans un grenier où l’hôtesse et sa cousine avaient également leur lit. Une nuit, un certain Dubois, originaire de Limoges, qui habitait la pièce au-dessous, se mit à crier par trois fois : « Credo in Deum, François ! Mon amy, descends-ça bas ! » Et encore, d’une voix quasi mourante : « Mon Dieu ! ayez pitié de moi ! » A ces cris, François voulut s’élancer chez Dubois, mais les deux femmes le retinrent dans leur grenier. Au matin, Dubois raconta qu’il avait vu un chien noir, d’une taille effroyable, pénétrer dans sa chambre et poser sur son lit les deux pattes de devant. En présence d’un pareil prodige, les deux compagnons tinrent conseil. François émit l’avis qu’il fallait avoir recours à la célébration du Très Saint Sacrement. Et le lendemain, tous les deux, le Limousin et l’homme d’Angoulême, se rendirent au couvent des Cordeliers demander une messe à l’intention dudit Dubois « pour attirer la grâce de Dieu et le préserver des visions de Satan, ennemi commun des hommes ». 

Cette messe préserva-t-elle Dubois des atteintes du grand chien noir ? Pour François elle demeura sans efficace. Toute sa vie il vit le chien noir, toute sa vie il fut tourmenté, assailli de pensées surgies des fonds les plus obscurs de lui-même, et plus tard il confessa « que dès ce moment il s’attachait à la contemplation des secrets de la Providence éternelle, dont il avait de fréquentes révélations tant en dormant qu’en veillant« . 

Il éprouvait, subissait jusqu’au délire ce qui dans les cérémonies catholiques exalte et anéantit à la fois, il s’élançait hors de la foule avec la flamme des cierges, la musique, l’odeur de l’encens. Son âme se laissait porter sur tout ce qui flotte d’inquiétant dans les ténèbres d’une église. Il s’élevait dans les profondeurs du ciel, il assistait au conseil divin. Qu’y voyait-il ? Qu’entendait-il ? Rien que la tristesse de Dieu et ses jugements terribles. « Ce saute-ruisseau de la basoche, la seule chose qui l’intéressât, c’étaient ces jugements de Dieu ».

Dans son procès il y revient sans cesse. Etait-ce là un terme général qui se présentait à son esprit par habitude professionnelle, ou faut-il croire qu’il pensait déjà à quelque sentence divine portée contre le roi hérétique ? Le certain, c’est que ces méditations s’accompagnaient de migraine et de fièvre, car il reçut vers ce temps-là, de l’abbé Guillebaud, curé de Saint-André d’Angoulême, un petit cœur de Cotton, à savoir un sachet  de velours, découpé en forme de cœur, portant gravé le nom de Jésus et dans lequel se trouvait enfermé un morceau de la vraie croix. Ce cœur guérissait des fièvres quand il avait été béni par un père capucin. François Ravaillac le confia à Marie Moizeau, son hôtesse, pour qu’elle le portât bénir à leur couvent, et depuis ne le quitta plus… 

« Lemouzi. » Brive, 1913.

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3 réflexions au sujet de « Le Chien noir de François »

    barbarasoleil a dit:
    octobre 20, 2017 à 7:46

    Mitterrand reçut davantage d’apaisement de Baltique…

    Aimé par 1 personne

    francefougere a dit:
    octobre 20, 2017 à 7:50

    Les procédures ne sont pas bonnes pour la santé … Balzac a su quitter tout cela et en a fait la matière de sa  » Comédie humaine « , en partie !

    Aimé par 1 personne

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