L’émancipation des forçats

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forçatsOn s’est fort égayé ces temps derniers, aux dépens de notre administration pénitentiaire, à la suite de la déposition d’un forçat en rupture de ban devant la correctionnelle, à Paris.

Cet aimable gredin, doublé d’un philosophe souriant, débina le truc avec la verve d’un Vaudevilliste. Il montra les prisonniers à Cayenne traitant à forfait pour leur évasion, et circulant librement dans la ville. Quant à lui, il s’était évadé pour voir l’Exposition dont on parlait beaucoup alors. Son récit contrôlé, demeura scrupuleusement exact. Ce fut une joie dans le monde où l’on chronique… 

L’Amérique n’a rien à nous envier, et en sa qualité de pays neuf, elle veut du neuf. La palme en matière de tolérance pénitentiaire appartient sans conteste à la Vera-Cruz, où il se passe de délicieuses aventures. L’opérette ne les guette plus, là-bas, elle les tient ! 

Tout d’abord les condamnés à des peines plus ou moins fortes se promènent dans les rues et flânent de ci, de là, en costume de prisonnier sans que personne y trouve rien à redire. Le budget y trouve son compte, et ce sont toujours quelques bouches de moins à nourrir. Mais, le piquant, c’est de voir tous les soirs ces prisonniers honoraires pincer dans les bals publics de la Vera-Cruz, sous l’oeil protecteur des représentants de l’autorité, des cavaliers seuls auprès desquels le pas de la Langouste qui a perdu son éventail ou de la Tortue qui a trouvé un timbre-poste ne sont que des jeux innocents. 

Mais voici une anecdote suggestive : 

Le 16 septembre, les autorités décidèrent que ce serait un prisonnier qui mettrait le feu aux pièces d’artifice devant faire le plus bel ornement de la fête. On choisit pour cette délicate mission un nommé Luis Rios, condamné à six ans de travaux forcés pour assassinat. Le forçat s’acquitta de sa tâche avec un art accompli, puis… disparut. Il court encore. J’oserai insinuer que c’était à prévoir. 

Naguère, on choisissait un forçat ou un condamné à mort pour abattre à coups de hache la dernière poutre ou clé retenant le navire à lancer à l’eau. S’il échappait miraculeusement à la mort, il avait sa grâce. Les moeurs sont plus douces, aujourd’hui, et pour avoir la clé des champs, le forçat fin de siècle n’a qu’à approcher une allumette d’une pièce d’artifice. 

Les fusées de la Vera-Cruz sont des fusées à la poudre d’escampette !

« Journal du dimanche. » Paris, 1892.

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