Le projet abandonné 

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administrationL’administration avait entrepris de dresser un projet de taxation de la viande. Elle confia la préparation de ce travail à un fonctionnaire d’une compétence éprouvée. Celui-ci voulut y apporter la plus scrupuleuse application. 

Bien campé sur son rond de cuir, armé d’une bonne plume, il alla chercher un bœuf chez l’éleveur, le conduisit aux abattoirs de la Villette, paya le prix d’achat, de transport, d’octroi, d’abattage. Toujours sur le papier, il amena la bête dans la boutique du détaillant, la découpa en autant de morceaux que peut en faire un boucher parisien. Il y en avait exactement 120. Il calcula le prix de revient de chaque pièce en l’augmentant des frais généraux du commerçant, largement estimés. Enfin, il indiqua un tarif de vente qui laissât au boucher un bénéfice raisonnable. 

Fier de son ouvrage, il le soumit à la commission. Une délégation de bouchers fut  convoquée. On lui donna connaissance du projet. Les commerçants accompagnèrent la lecture de ricanements, de haussements d’épaules, d’interjections méprisantes ou indignées. Quand elle fut achevée, un boucher dit au  fonctionnaire d’un ton de gravité non affectée : 

— Dans l’énumération des frais généraux, vous ne faites pas figurer la ne faites pas figurer la bouteille que je bois avec le vendeur après le marché.

Un autre :

 Et ma bonne ? Vous ne la comptez pas dans les frais de personnel ?  

L’auteur de cet état dut convenir qu’en effet son travail n’était pas complet. 

Et l’administration abandonna son projet. 

« Excelsior. » Paris, 1917.

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2 réflexions au sujet de « Le projet abandonné  »

    karouge a dit:
    octobre 28, 2017 à 10:18

    pauvre fonctionnaire, s’il avait dû découper du vent les comptables lui auraient opposé leur brouillard!
    Inversement, les broutards (jeunes bovins – et non beaux vins non comptés en dépenses-) lui firent payer son rond de cuir et le pauvre fonctionnaire dut faire ceinture quant à sa promotion. Suivez le boeuf tant que vous êtes des veaux, disait De Gaulle (enfin, c’est pas la citation exacte!)

    Aimé par 2 people

    jmcideas a dit:
    novembre 14, 2017 à 8:10

    Pauvre fonctionnaire, c’est son métier de tenir compte des objections des administrés–et c’est bien pour cela qu’il ne saurait jamais voir la fin de son oeuvre!
    Pour aboutir, ce petit monsieur aurait dû appliquer une règle générale:
    « N’avoir comme interlocuteurs que ceux Eleveurs de moutons . »
    😀

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