Le temps long

Publié le Mis à jour le

couple-paysansIl y avait une fois un homme qui n’était pas riche, mais à force de travail il avait économisé un petit magot.

Tous les jours en allant à l’ouvrage, il disait à sa femme : « Garde bien cet argent. C’est pour le temps long. » La femme, dès qu’il était parti, se donnait la joie de compter et recompter les sous et les écus. Un jour qu’elle était seule au logis et comptait l’argent à son ordinaire, passe un mendiant qui lui demande la charité. 

Hélas ! pauvre homme, dit-elle, nous sommes très misérables, je ne puis rien vous donner.
— Comment ! dit-il, et ces sous et ces beaux écus que vous avez-là, ne pouvez-vous
m’en faire aumône ?
— Je le voudrais, dit la femme, mais nous les gardons pour le temps long.
— Le temps long ? fit le mendiant. C’est moi qui suis le temps long.
— Ah ! si vous êtes le temps long, c’est une autre affaire. Prenez, prenez.

Le mendiant peu vergogneux empoche la somme sans en laisser un liard ni un denier, et s’en va satisfait de l’aubaine, comme on peut penser.

Le mari rentre. 

Le temps long est venu, dit la femme, et je lui ai donné l’argent que nous gardions pour lui.
— Le temps long ? vilaine nippe.
— Oui un pauvre qui m’a dit qu’il était le temps long. Je lui ai tout donné.
— Ah ! pauvre bête, tu t’es laissé voler le magot. Allons, il ne nous reste plus qu’à charger la besace pour aller nous aussi mendier de village en village. Prends tes hardes et déménageons.

Le mari ne possédait rien au monde que ce qu’il avait sur le corps, la femme guère  davantage. Il passe devant, elle le suit. Ferme toujours la porte, dit le mari. 

Que je la porte ?
— Que tu la fermes.
— Que je la porte ?
— Porte-la au diable.

La femme obéissante décroche la porte de ses gonds, la charge sur ses épaules et suit le mari à travers le bois voisin.

La nuit approchait. Ils entendent le bruit d’une troupe de brigands qui venait dans leur direction. 

Montons sur un arbre pour nous cacher, dit le mari.
— Que ferai-je de la porte ? demande la femme.
— La porte ? laisse-la par là.
— Que je l’emporte ?
— Que tu la laisses.
— Que je l’emporte ?
— Porte-la au diable !

Elle grimpe à la suite de son mari sur un vieux grand chêne branchu, tirant la porte après elle. A peine ils étaient installés dans les branches que les brigands arrivent justement au pied de cet arbre, font halte, sortent des provisions, allument du feu, préparent leur souper, comptent le butin qu’ils ont fait dans la journée, et puis se mettent à boire et à manger.

La femme, au haut des branches, dit tout bas au mari : 

—  La porte m’échappe.
— Tiens-la, vilaine nippe ! ou nous sommes perdus.
— Que je la laisse aller.
— Que tu la tiennes.
— Que je la laisse aller.
— Laisse-la aller au diable !

La femme lâche la porte qui, avec un grand fracas, dégringole de branche en branche, tombe au milieu des voleurs et leur cause un tel effroi qu’ils décampent au plus vite, oubliant leurs effets et sans tourner la tête. Le mari et la femme descendent, ramassent les bijoux, les pièces d’or, tout le butin laissé par les voleurs, et rentrent chez eux, riches pour le restant de leur vie.

 Marcel Devic. « Mélusine. » Paris, 1878.

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6 réflexions au sujet de « Le temps long »

    anne35blog a dit:
    novembre 12, 2017 à 6:49

    une belle histoire…

    Aimé par 1 personne

    francefougere a dit:
    novembre 12, 2017 à 7:47

    J’aime bien la fin 🙂 Suspense !

    J'aime

    Soizic a dit:
    novembre 12, 2017 à 8:12

    Une jolie et amusante histoire

    Aimé par 1 personne

    ermite-athee a dit:
    novembre 13, 2017 à 5:13

    Un régal que cette histoire ! De malentendu en malentendu , grâce à la porte, la fortune leur est venue !

    Aimé par 1 personne

    LILIANE CALISTE a dit:
    novembre 13, 2017 à 12:05

    N’y aurait-il pas une jolie morale cachée ?

    J'aime

    marie a dit:
    novembre 13, 2017 à 1:20

    Une très jolie histoire. MTH

    J'aime

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