Petite étude anecdotique de la canne à travers les âges

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chaplin-linderLes premiers soleils vont d’ici peu commencer le triomphe annuel des cannes : il n’est donc pas hors de propos de renseigner ses prochains détenteurs sur les mérites et la qualité de cette « contenance » dont la royauté a le rare privilège de ne connaître que les beaux jours. 

Symbole de divinité en Egypte, insigne de commandement en Grèce et à Rome, la canne apparut très tôt en notre France aux mains des rois. Le sceptre eut, en effet, primitivement les dimensions et la forme de la canne, et lorsqu’il cessa de toucher la terre pour se retourner vers le ciel, un bâton couvert de lamelles d’or, et qui fut la main de justice, occupa l’autre main du monarque. 

Mais la canne eut aussi un usage plus ordinaire, et dans la vie réelle les rois ne craignaient pas de lui demander un secours pour la marche et de leur faciliter une attitude de noblesse qui en imposât à leurs sujets : Charles V, Louis XIII et Louis XIV se signalèrent surtout en ce sens. 

On se souvient certainement que lorsque, devant ce dernier, Lauzun brisa son épée, ce  fut sa canne que le grand roi jeta par la fenêtre pour ne pas frapper un gentilhomme. Il eût en effet fallu de fiers genoux au Roi-Soleil pour rompre sa canne, car les siennes étaient toutes d’ébène. 

La canne ne fut cependant pas monopolisée par les rois, et les sujets ne négligèrent point son emploi sous Charlemagne un édit ne permit aux duellistes qu’une arme pour venger leur honneur, la canne ! Judicieuse prescription qu’il serait spirituel de reproduire aujourd’hui et qui aurait peut-être pour effet de rendre ces singuliers combats plus ridicules, moins dangereux, et aussi souvent plus… douloureux. 

Mais bien que son usage ait été constant, la popularité de la canne ne commença réelle-ment qu’au XVIIIe siècle, et ce furent les enrichis de la Régence et de la Banque des Indes qui la « lancèrent » pour faire échec à l’épée, à laquelle ils n’avaient pas droit. 

Les badines en bambou étaient alors en faveur et tournaient aux doigts des petits-maîtres, les cannes des financiers furent plus somptueuses : n’en vit-on pas aux mains de La Popelinière et de Samuel Bernard qui avaient été payées 10.000 écus !

Et au bout de peu de temps la canne avait remplacé l’épée. Ce fut un des premiers succès  de la ploutocratie sur la noblesse, et les philosophes se réjouirent d’une mode qui mettait fin à ces querelles à la suite desquelles le sang coulait pour de simples  inattentions. 

Les dames aussi, en notre France, demandaient autrefois à la canne d’agrémenter leur démarche : cette mode, qu’on trouve dès le XIe siècle, fut surtout en faveur aux XVIIe et XVIIIe siècles, et la canne féminine eut pour but inavoué de donner aux femmes une assurance que leurs hauts talons ne facilitaient guère. 

Les dames alors avaient vraiment bel air, et cette « contenance » semblait signifier la royauté qu’elles exerçaient sur les cœurs. 

La canne aujourd’hui n’est plus dans ces mains légères. La femme a peut-être trop conscience de sa souveraineté pour avoir besoin d’un symbole qui la manifeste mais il  est permis de regretter cette mode qui fut aimable et spirituelle. 

Voici maintenant quelques-unes des attributions plus ou moins bizarres que l’industrie donna jadis à la canne. Les exemples produits témoigneront que les inventions humaines ne sont pas toujours aussi inédites qu’elles le peuvent paraître. 

La canne-épée était connue des Romains qui l’appelaient « dolo », et ce fut par ce nom qu’elle fut très longtemps désignée en France. 

Elle était très en faveur au XVIe siècle, où l’adoptèrent notamment Charles IX et Henri IV. 

Le mécanisme en était assez différent de celui de nos cannes-épées contemporaines : on dévissait une virole, qui faisait pommeau,pour lancer ladite épée qui, une fois sortie de sa gaine, était maintenue par un ressort à l’extrémité de la canne. C’était donc une arme de longue atteinte, au rebours de ce qui est maintenant. 

Au XVIIe siècle, la vente des « espées en baston » fut interdite, mais l’usage s’en maintint néanmoins au siècle suivant, et sous le Directoire un sabre droit était à l’intérieur des gros gourdins ficelés d’une corde à boyau, de ces « juges de paix », de ces « pouvoirs exécutifs » (comme on disait alors) qui donnaient aux incroyables l’apparence de toucheurs de bœufs. 

L’idée d’insérer une montre dans une canne est loin d’être récente : au XIVe siècle, la reine Jeanne de Bourbon, pour corriger ses chiens, possédait un fouet dont le manche faisait « cadran » et servait ainsi à trouver l’heure par la hauteur des étoiles. 

En 1614, dans l’inventaire du comte de Salin, figure « un baston noir à pointe, ayant au-dessus un pommeau doré dans lequel est un cadrant et une escriptoire« , et l’Almanach du Dauphin pour 1772 mentionne : « Tavernier, rue de Bussy un des plus renommés pour les montres en bagues, bracelets, en pommes de cannes et autres du plus petit calibre. » 

Etait-ce à cette boutique que fut achetée cette « canne à pommeau d’or sur le haut duquel il y a une montre enchâssée dont on aperçoit le cadran en émail », que Mirabeau, le 17 septembre 1776, emporta dans sa fuite avec Mme de Monnier ? 

La canne-parapluie n’est pas non plus d’invention moderne. 

En 1759, l’Académie des sciences mentionnait l’invention d’un papetier, nommé Navarre, demeurant rue Croix-des-Petits-Camps, en face la rue du Bouloy, invention consistant « en un parasol ou parapluie qui se renferme dans une canne », et le rapporteur déclare que « l’idée de mettre un parasol dans une canne n’est pas nouvelle ». 

En 1771, le même papetier vendait des cannes « renfermant un parasol ou un siège pliant ». Cette annonce, prise dans l’Avant-Coureur de 1768, témoigne que l’industrie de nos pères ne saurait guère être dépassée par nos plus habiles inventeurs :

« Les personnes, y est-il dit, qui aiment à trouver plusieurs usages réunis dans le même  meuble, pourront se satisfaire avec la canne que nous annonçons. Elle porte une très bonne flûte, un jet d’eau donné par un serpent en argent et un beau parasol qui se développe et s’ouvre seul, par un mouvement de la canne. On peut la voir chez la dame Henry, aubergiste, rue des Deux-Ecus, proche la Halle.« 

Pour finir, voici une plaisante mésaventure, qu’au rapport de la baronne d’Oberkich, une canne causa à l’amour-propre de M. de La Harpe.

Il venait de commettre une tragédie persane, les Barmécides, qu’il égalait aux chefs-d’œuvre de Corneille ou de Racine, mais, qui était rien moins que récréative. Un jour que la duchesse de Grammont et plusieurs autres adulatrices le promenaient en carrosse au Bois de Boulogne, on vint leur présenter des « cannes à la Barmécide ». Les dames, croyant à une délicate allusion à l’oeuvre de leur ami, voulurent, malgré sa résistance souriante, lui en offrir un échantillon : c’était un bâton très laid, surmonté d’une pomme en ivoire. Comme on lui demandait la raison de la dénomination donnée à cette canne, le marchand en dévissa le pommeau et découvrit à la compagnie un énorme sifflet caché sous l’ivoire. 

Cette explication égaya les dames, mais Beaumarchais, qui passait par là, affirme que M. de La Harpe « aurait volontiers pleuré de la bile ».

Fernand Engerand. 1893.
Photo d’illustration : Charlie Chaplin & Max Linder.

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6 réflexions au sujet de « Petite étude anecdotique de la canne à travers les âges »

    le blabla de l'espace a dit:
    décembre 30, 2017 à 6:10

    c est interessant,
    moi j’ai une canne , où il y a un verre caché avec de l’alcool, enfin yen a plus ! c est un viel oncle qui me l’a donné, elle est très jolie d’apparence,

    Aimé par 3 people

      Gavroche a répondu:
      janvier 6, 2018 à 3:41

      Pourquoi donc « y’en a plus » ??? 😮 😀

      J'aime

    Éric G. Delfosse a dit:
    décembre 30, 2017 à 7:06

    Et que dire des traditionnelles «  »baguettes magiques » des sorcières, et des « bâtons de pouvoir » des sorciers, servant à canaliser l’énergie ? 😉
    Mon bâton est en bouleau, un bois censé apporter la guérison…

    Aimé par 1 personne

      Gavroche a répondu:
      janvier 6, 2018 à 3:42

      Forcément : « le bouleau c’est la santé » !

      J'aime

    francefougere a dit:
    décembre 30, 2017 à 7:34

    Très intéressant article, merci – Agnès Varda s’aide de cannes toutes colorées et gaies qui lui vont bien 🙂

    Aimé par 1 personne

      Gavroche a répondu:
      janvier 6, 2018 à 3:45

      Chère Agnès Varda ! Elle se fait rare dans les médias « officiels »…

      J'aime

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