Les persécuteurs

Publié le Mis à jour le

SingeCrocodileQuand il s’agit de jouer des mauvais tours, les singes sont dans leur élément naturel. Ce n’est pas seulement à l’état semi-domestique qu’ils se permettent, aux dépens de leur entourage, un nombre incalculable de plaisanteries rarement inoffensives. Ils sont bien plus facétieux encore quand ils vivent en pleine liberté. 

Un voyageur français, M. Monhot, a été témoin des amusantes manœuvres exécutées par une demi-douzaine de quadrumanes, qui voulaient empêcher un crocodile de dormir. 

On sait que le bonheur des grands sauriens est de se chauffer au grand soleil, après leur repas, et de s’engourdir doucement dans une demi-somnolence. Les crocodiles qui ont la mauvaise fortune de vivre dans les pays fréquentés par les singes sont exposés à être, à chaque instant, troublés dans leur sommeil par d’insupportables espiègleries. A peine le monstre repu commence-t-il à fermer les yeux, qu’une indiscrète chiquenaude effleure le bout de son museau.

Ce sont les singes qui viennent de se mettre en campagne. Ils  choisissent toujours leur base d’opérations avec une sûreté de coup d’œil qui fait honneur à leurs aptitudes stratégiques. Un arbre se trouve-t-il à peu de distance du crocodile, chaque macaque se suspend à son tour par une de ses quatre mains à la branche la plus rapprochée du sol et, en se balançant, va toucher le monstre entre les deux naseaux. Celui-ci ouvre les yeux, mais son insaisissable ennemi est à l’abri de toute atteinte et se tient prêt à recommencer ses mauvais tours avec la même agilité. 

Lorsque l’arbre est trop éloigné pour que les plus intrépides gymnasiarques de la tribu puissent atteindre le crocodile sans lâcher la branche, les quadrumanes forment une chaîne en se tenant par la main, et bientôt on voit une guirlande de singes se balancer dans les airs. Celui qui se trouve à l’extrémité voisine du sol reçoit de ses camarades une impulsion suffisante pour effleurer, en passant, la tête du monstre et s’éloigner ensuite comme un balancier de pendule qui obéit à un mouvement d’oscillation. Parfois la victime de ces mauvais tours perd patience et fait voir deux formidables rangées de dents. Alors des cris de triomphe éclatent sur toutes les branches de l’arbre les singes célèbrent leur victoire à grand renfort de contorsions et de grimaces.

Si le crocodile avait affecté une majestueuse indifférence, il aurait peut-être, à la longue, fatigué ses persécuteurs, mais il a eu le tort de se mettre en colère, et ses ennemis ne lui permettront pas de dormir au soleil.

« Le Figaro. » Paris, 1893.
Illustration : Pañcatantra

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6 réflexions au sujet de « Les persécuteurs »

    Solitaire a dit:
    décembre 31, 2017 à 3:13

    Happy New Year!

    Aimé par 1 personne

    le blabla de l'espace a dit:
    décembre 31, 2017 à 3:20

    MERCI de tes passages,
    bonne future année

    Aimé par 1 personne

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