Le serpent de mer (oui, encore !)

Publié le

serpent-merNous laissons à l’auteur de la lettre qui suit et du croquis qu’elle renfermait toute la responsabilité d’une assertion qui nous paraît à tout le moins étrange, et dont nous livrons les détails à nos lecteurs, bien entendu, sous toutes réserves. 

A bord du steamer The Don, de la Royal Mail Steam Packett Company, capitaine Robert Woolnard. 

Dimanche 14 août 1881. 

Monsieur le Directeur, 

Je commence ma lettre en vous demandant une carte de correspondant du journal le Monde illustré pour mon ami, M. E. de Contreras y Alcantara, qui habite à Ponce, île de Porto-Rico, province espagnole. 

Je dois à M. de Contreras de pouvoir vous envoyer le  dessin ci-joint, dont l’exactitude vous est garantie par les sept signatures des témoins oculaires, qui sont :  M. E. de Contreras y Alcantara, de Ponce (Porto-Rico); M. Carlo Lopez Aldana, de Lima (Pérou); M. Henrique Roman, de Cartagena (Colombie); M. A. E. Ximénès de San José, de Costa-Rica; M. Maurice Renard, de Paris; M. C. Renard, de Paris, votre correspondant.

La vision a duré dix minutes, en plein clair de lune. Pendant que je dessinais, mon fils prenait des notes, M. Contreras également. Nous échangions et contrôlions nos observations réciproques, ces messieurs à l’écoutille ouverte du fumoir des premières, et moi juste au-dessus, appuyé au sabord et soutenu par un hauban.

Le monstre paraît mesurer entre quarante et cinquante mètres, de la tête à la queue, autant que ses nombreux replis peuvent permettre une appréciation approximative. Le corps semble couvert, à partir de l’épine dorsale jusqu’à mi-ventre, de plusieurs rangées d’écailles ou de peau rugueuse comme celle des requins, mais cependant formant des écailles par couches superposées. Le dos est très foncé et va en teintes dégradées jusqu’au ventre, qui est d’un gris sale. Tout le corps est strié de bandes transversales alternées, vert foncé, marron et gris. La queue semble s’amincir en lance, comme celle des anguilles.

Je garde pour la fin la description de la tête, que nous avons particulièrement examinée, et qui est fort remarquable. Cette tête n’est pas ovale et légèrement pointue, comme dans la plupart des serpents. Elle forme au crâne une grosse masse à contours rugueux et irréguliers. A partir de l’occiput, elle est garnie d’une crête rigide, mobile, et dont les pointes paraissent très acérées. Cette crête peut se coucher sur la nuque et le cou, de manière à devenir invisible. La mâchoire avance comme sur le dessin. La partie supérieure se courbe, au bout, sur elle-même, et elle est garnie d’une cavité sombre. On dirait une narine. La partie inférieure, plus pointue, présente au-dessous des lignes concaves et convexes, indiquées comme poches, pour la déglutition, sans doute.

Les dents sont pointues, énormes et très blanches. Du fond de la gorge, et d’une espèce de bourrelet, émerge une langue rigide, pointue, garnie de ventouses apparentes et jetant des reflets à la fois bleutés comme l’acier et phosphorescents comme la mer à certaines heures. L’œil est rond, très lumineux, très mobile, et paraît doué de la faculté de voir en arrière, tant les évolutions de l’animal sont rapides et bien combinées. L’orbite est entouré d’un cercle plus clair et semble abrité sous une arcade sourcilière garnie de poils ou de piquants.

La face, depuis le mufle jusqu’au cou, présente une ligne latérale oblique, grise, sur laquelle viennent se greffer de chaque côté trois autres lignes semblables.

Le déplacement de l’animal, dans l’eau, ne semble produire aucun bruit, mais un remous ondulé, suivi d’un léger clapotement.

Il rend une odeur d’une fétidité telle, que c’est à en être malade. Cette odeur, qui a persisté pendant plus d’une demi-heure, semble être ce produit combiné d’une opération en grand de la maison Lesage, du grand collecteur d’Asnières par la chaleur, et d’une douzaine d’usines à noir animal semblables à celle de Billancourt. Il eût fallu, pour la neutraliser, les boutiques réunies de plusieurs de nos meilleurs parfumeurs.

Le monstre paraît vieux, tant à cause de ses proportions que de sa couleur et des rugosités de son enveloppe.Ce n’est pas la première fois qu’on en voit de pareils. La première fois qu’il a été vu fut en 1847, par le navire portugais la Ville-de-Lisbonne, capitaine Juan Alphonso Zarco y Capeda. Cette date coïncide avec les plaisanteries du Charivari sur le Constitutionnel et la première maladie des pommes de terre…

En 1864, le contre-maître du Don a aperçu un animal semblable sur les côtes du Japon. Il se l’est tatoué sur les bras… Je complète cette série de renseignements en vous affirmant que le monstre a été vu le mercredi soir 10 août 1881 par les personnes soussignées, à neuf heures trois quarts, par :

Latitude. 29°60
Longitude. 42°40 

En comptant les degrés, suivant le livre du bord, d’après le méridien de Greenwich. 

C. Renard. 

(Suivent les sept signatures mentionnées ci-dessus.) 

« Le Monde illustré. » Paris, 1881.

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12 réflexions au sujet de « Le serpent de mer (oui, encore !) »

    karouge a dit:
    janvier 1, 2018 à 4:16

    En fait, en ce premier janvier, Gavroche nous offre un auto-portrait légèrement déguisé. Un détail manque : le cigare. Mais derrière le dernier des monstres se cache le plus beau des hommes ! Dans un pub d’Aberdeen il y avait la photo du monstre du Loch Ness. Doit-on en déduire que Gavroche n’existe (pour notre grand plaisir) que dans les livres de Victor Hugo? Non. Et puis, c’est la faute à C. Renard : il écrit un roman (sous le pseudo de Renart ). (https://fr.wikipedia.org/wiki/Roman_de_Renart)
    Deux fins rusés, ces gaillards ! Bonne année à tous et bonnet d’âne à ce couillon de Karouge !

    Aimé par 2 people

    iotop a dit:
    janvier 1, 2018 à 4:29

    Bon jour,
    Effectivement, au regard de la longitude et latitude le point donné est positionné en … Arabie Saoudite à la frontière de l’Irak 🙂
    Max-Louis

    Aimé par 1 personne

    francefougere a dit:
    janvier 1, 2018 à 4:57

    Pourquoi pas ? 🙂

    Bonne année, Gavroche, et les fidèles du blog passionnant !

    Aimé par 1 personne

    jmcideas a dit:
    janvier 2, 2018 à 11:07

    Sachez que j’emprunte à Dominique -fidèle lecteur- Ce Gif, pour mes voeux

    Adressés – tout particulièrement – à Gavroche

    JMC

    Aimé par 1 personne

    jmcideas a dit:
    janvier 2, 2018 à 11:10
    L'Ornitho a dit:
    janvier 2, 2018 à 8:52

    14 août, n’avaient pourtant pas arrosé l’an neuf …

    Aimé par 1 personne

    bibliothequedebracieux a dit:
    janvier 9, 2018 à 8:03

    Celui à St Brévin ( 44) est assez impressionnant aussi …
    http://www.estuaire.info/fr/oeuvre/serpent-d-ocean-huang-yong-ping/

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