Un journaliste

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eugene-guinotEsquissons, en quelques traits la physionomie d’un spirituel journaliste, Eugène Guinot, qui, pendant de nombreuses années, fut chargé de la Revue de Paris dans le feuilleton du Siècle. Guinot, quoique très vif et très piquant dans ses articles, était de sa personne calme, froid, presque taciturne. 

Chaque semaine il apportait sa Revue à Louis Desnoyers, rédacteur en chef de la partie littéraire du journal. Louis Desnoyers  était lui-même fort spirituel : ancien rédacteur du Charivari et de la Caricature, auteur humoristique de Jean-Paul Choppart et de Robert-Robert, il avait la répartie aussi heureuse que prompte. On pouvait donc penser que, quand deux hommes tels que Desnoyers et Guinot se trouvaient en présence, leur conversation devait être très animée, pleine de saillies. 

Or voici ce qui se passait habituellement. Guinot arrivait à heure fixe et, après avoir échangé avec Desnoyers une poignée de main sans rien dire, il posait son feuilleton sur le bureau. Puis, il s’asseyait en face du rédacteur en chef. Tous les deux se regardaient fixement et toujours dans le plus grand silence, quelquefois pendant cinq ou six minutes. Enfin Guinot se levait, donnait une claque sur la cuisse de Desnoyers, en disant d’un ton amical : « Farceur ! » Et il partait. 

Voilà des gens d’esprit qui ne s’exposaient pas à débiter des sottises !

Guinot était, en fait d’exactitude, un journaliste modèle. Jamais sa copie ne fut en retard d’une minute, et il mourut comme il avait vécu. Il avait quitté le Siècle pour entrer au Constitutionnel où il faisait encore, chaque semaine, une Revue de Paris. Un jour, le rédacteur en chef demande à la composition l’article de Guinot. 

 Les épreuves ne sont pas revenues encore, répond le prote. 
— Comment ! Il est midi et Guinot n’a pas rendu ses épreuves… Ah ! il est mort !

On alla aux informations. C’était vrai, Guinot était mort, la plume à la main. 

Quel vaillant travailleur de la presse ou de la littérature ne voudrait mourir de cette manière !

Elie Berthet. « Histoires des uns et des autres. » Paris, 1878.

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4 réflexions au sujet de « Un journaliste »

    Aphadolie a dit:
    février 9, 2018 à 5:54

    Merci pour cet article Gavroche car je ne connaissais pas Eugène Guinot.

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    francefougere a dit:
    février 9, 2018 à 6:50

    Une époque où existaient beaucoup de gens d’esprit ( au masculin et au féminin ) : )

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    iotop a dit:
    février 9, 2018 à 7:51

    Bon jour,
    Merci pour ce partage … 🙂
    Max-Louis

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    karouge a dit:
    février 9, 2018 à 9:23

    « — Comment ! Il est midi et Guinot n’a pas rendu ses épreuves… Ah ! il est mort ! »

    Mince! ce n’était donc pas une fake news !

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