J’ai vu le serpent de mer

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serpent-merOn sait qu’il y a quelque temps, un de nos navires de guerre a rencontré, dans les eaux de la baie d’Along, près d’Haïphong, un animal étrange dont le commandant donnait officiellement, à ses chefs, cette description : pris d’abord pour un rocher, puis pour une énorme tortue.

« C’était une masse noirâtre, arrondie, que je prie d’abord pour un rocher, puis pour une énorme tortue… Peu après, je vis cette masse s’allonger et émerger successivement par une série d’ondulations verticales, toutes les parties du corps de l’animal ayant l’apparence d’un serpent aplati dont j’estimai la longueur à une trentaine de mètres et la plus grande largeur à quatre ou cinq mètres. »

On s’est demandé, à ce propos, si cet animal bizarre n’était pas de la famille du fameux  « serpent de mer » qui avait fait, jadis, couler tant d’encre dans la presse. Les savants ne se sont pas encore prononcés. Mais il nous a paru piquant de rapprocher, de cette curieuse rencontre, le récit que fit, il y a près de soixante ans, un chroniqueur parisien d’une excursion en mer qui lui avait permis d’apercevoir un monstre semblable : 

La voix sévère de la science ne s’est point encore prononcée pour éclaircir un fait que l’amour du merveilleux accepte volontiers au sujet du kraken, ou du serpent de mer. Mais je me rappellerai toujours qu’en 1846, me trouvant, pendant le mois d’août, à Newport, à l’époque de la saison des bains de mer, j’entendis raconter, à table d’hôte,  qu’un baleinier, arrivé la veille au soir, assurait avoir heurté, dans les eaux de l’île Nantuckel, un énorme serpent de mer qui avait plongé à l’instant pour reparaître à cinq cents mètres plus loin, visible de toutes parts, et offrant les plus effroyables proportions d’un monstre incommensurable. La peur avait empêché les marins de pourchasser ce  « kraken serpent », mais on l’avait suivi des yeux aussi loin que le télescope l’avait permis. Il avait, enfin, disparu dans la direction du cap Cod.

Cette histoire me parut, tout d’abord, un canard, d’autant plus que le journal de Newport l’avait reproduite in extenso, et que le rédacteur de l’article annonçait qu’un steamboat était frété pour aller chercher le « kraken serpent » et le combattre à outrance.

Naturellement ami du merveilleux, je quittai l’hôtel de l’Océan et me rendis au bureau du journal, où je trouvai le rédacteur de l’article occupé à faire ses préparatifs de départ. Il allait à la chasse du serpent de mer, et, lorsque je me fus nommé, il me proposa de l’accompagner. Inutile d’ajouter que j’acceptai cette proposition, qui me souriait de toute manière.

Un quart d’heure après, j’étais prêt à m’embarquer sur ce steamboat, à bord duquel se trouvaient près de deux cents amateurs armés de rifles de toutes sortes et de tout calibre. C’était le soir. Le soleil, qui se couchait, empourprait l’horizon au moment du départ. Une foule immense encombrait le warf, lorsque nous quittâmes la rive à toute vapeur. Du quai, on nous souhaitait un heureux voyage et une bonne chance. Je n’oublierai jamais de ma vie ce spectacle à la fois imposant et burlesque. Bientôt, les côtes s’amoindrirent, la nuit se fit et nous songeâmes au repos. Nous ne devions arriver au cap Cod qu’à la pointe du jour. Chaque héros s’arrangea de son mieux pour passer la nuit : les plus heureux dans un hamac; ceux qui étaient arrivés les derniers sur les banquettes, sur le plancher, où ils pouvaient.

Mon camarade dormait depuis longtemps et m’en donnait des preuves sonores, que j’étais encore éveillé, pensant au serpent de mer et à tous les Régulus américains qui allaient, dans quelques heures, me disputer l’honneur d’être le seul héros de la victoire. L’aube me surprit encore plongé dans ces réflexions orgueilleuses. Ma toilette et celle de mon ami furent vite achevées, et nous étions les premiers sur le pont, notre rifle à la main, un télescope dans l’autre, interrogeant l’horizon à travers la brume qui nous en dérobait la vue.

Peu à peu, le tillac se couvrit de tous les amateurs de ce sport d’un nouveau genre. Il ne manquait que des dames pour rendre la fête complète et l’on se serait cru, alors, à bord d’un steamboat parti pour une de ces excursions de pêche (fishing excursions) si célèbres aux Etats-Unis. Tous étaient prêts au combat. Il s’agissait de vaincre ou de mourir… sous le ridicule.

Deux heures se passèrent dans une attente pleine d’impatience. On désespérait déjà de rencontrer le moindre cachalot, le plus petit marsouin, la plus mince bonite, lorsque, tout à coup, une voix s’écria :

Good God ! I see him ! Je l’aperçois ! Voyez ! voyez ! là-bas, vers le Nord, dans la direction du cap Cod ! cette masse mouvante qui ressemble à une file de tonneaux attachés ensemble par chaque bout ! … Voyez ! Voyez !

D’abord, je l’avoue, je crus à une mystification. Les narrations fantastiques du  Constitutionnel et de plusieurs journaux américains me revinrent à la mémoire etobscurcirent ma myopie. Cependant, je voulais voir. Je cherchai à découvrir le monstre à l’aide d’un excellent binocle de Chevallier, qui ne m’avait jamais quitté dans toutes mes excursions de chasse… Enfin, dans la direction indiquée par le chasseur aux yeux perçants, j’aperçus, conforme à la description qui en avait été donnée, un immense poisson se tordant comme un S sur une mer assez calme.

A n’en pas douter, c’était un kraken, un serpent de mer. Le monstre n’était pas un mythe, c’était une horrible réalité.

Notre capitaine dirigea le navire sur cette masse mouvante et fit faire force de vapeur.

Un quart d’heure après, nous avions gagné sur le serpent. Nous pouvions mesurer approximativement sa longueur et distinguer ses formes, qui étaient celles d’une anguille gigantesque, mais très large sur le milieu du corps, et pourvue de nageoires fort longues, pareilles à des bras. La tête seule disparaissait sous l’eau, et, comme elle était la partie la plus éloignée de nous, il était impossible d’en saisir la configuration.

Nous n’étions plus qu’à une portée de caronade du monstrueux serpent, lorsque, tout à coup, un des chasseurs, qui se trouvait à l’avant du steamboat, eut la maladresse de tirer son rifle sur lui.

Ce mauvais exemple fut le signal d’une fusillade générale. Mais, bien avant que chacun de nous eût pu décharger son arme, le kraken disparaissait à tous les yeux, s’enfonçant à la mer et ne laissant, derrière lui, qu’un sillage qui s’aplanissait dans moins de temps qu’il ne m’en a fallu pour l’expliquer.

Cinq heures durant, notre steamboat sillonna la mer du cap Cod et suivit les méandres situés entre toutes les îles et les récifs de la côte du Massachusetts-State. Mais ce fut de la vapeur perdue en pure perte : le serpent avait repris la route de ses vallées profondes, de ses algues touffues, où le calme règne toujours. Il nous fallut songer au retour, et nous tournâmes notre proue du côté de Newport,

Honteux et confus,
Et jurant, pour ma part, qu’on ne m’y prendrait plus !

Heureusement qu’il était deux heures du matin lorsque notre navire arriva à quai. Grâce à la nuit, il fut facile, à chacun de nous, de regagner inaperçu notre domicile respectif. Quant à moi, je rentrai à l’hôtel de l’Océan, j’acquittai ma dépense, et, avant le lever des pensionnaires de M. Beaver, le landlord de ce caravansérail hospitalier, j’étais sur le chemin de fer qui conduit de Boston à New York. Là, du moins, j’étais sûr de ne pas avoirà subir des railleries sans fin, des plaisanteries amères pour celui qui avait vu le serpent de mer, mais qui ne l’avait pas mis à terre.

Nestor Roqueplan. «  Les Annales politiques et littéraires. » Paris, 1904.

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2 réflexions au sujet de « J’ai vu le serpent de mer »

    L'Ornitho a dit:
    avril 13, 2018 à 9:55

    Anguille sous roche ?

    Aimé par 1 personne

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