Mystérieux instinct

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animaux ArcheAppelé à donner son avis sur la catastrophe de la Martinique, M. Ramon, le distingué géologue du Muséum, a répondu qu’en l’état actuel de la science, il lui paraissait  impossible de prévoir la proximité et l’intensité d’une éruption volcanique. D’après ce savant, on ne peut, à ce redoutable sujet, que se livrer à des conjectures, et bien présomptueux ceux qui risqueraient une affirmation.

Sans doute, en général, des secousses plus ou moins violentes et des tremblements de terre plus ou moins étendus précèdent les phénomènes volcaniques, mais il serait dangereux de généraliser. Et M. Ramon ajoute que les animaux sont seuls à prévoir ces cataclysmes comme l’ont prouvé maintes catastrophes et tout particulièrement les événements de la Martinique. Que s’est-il passé en effet autour du volcan prétendu de la montagne Pelée ? Il est indéniable que, guidés par leur seul instinct, les animaux prévoyaient longtemps à l’avance l’épouvantable catastrophe du 8 mai.

Dès le 15 avril, le bétail en train de paître autour de la montagne donne des signes manifestes de panique répétée, que les habitants ne peuvent s’expliquer dans leur étonnement. Des bœufs affolés, on ne sait pourquoi, brisent subitement leurs cordes et s’enfuient au loin; les chevaux se cabrent et refusent obstinément d’avancer dans la région que rien ne menace encore, mais qu’un effroyable désastre attend.

De tous côtés (avertissement lugubre, mais impossible à comprendre) les chiens hurlent continuellement, et de jour et de nuit, abandonnent les troupeaux confiés à leur surveillance. Les serpents, très abondants sur la montagne Pelée, quittent en masse leurs retraites rocheuses, envahissent soudain les côtes voisines en processions grouillantes et monstrueuses. Le sol, en certains endroits, en est comme mouvant et gris. Les oiseaux enfin, qui animent par leur éclat et par leur chant ce paysage encore riant, qui est une sorte d’eden fleuri, les oiseaux tout à coup se rassemblent en troupes innombrables et bientôt s’enfuient, craintifs et muets, à tire d’aile, désertant la montagne, leur séjour de prédilection, plus de quinze jours ayant l’effroyable catastrophe.

Instinct mystérieux des bêtes dont la raison d’être échappe à l’homme et qui ne les trompe jamais.

Ce merveilleux instinct est surtout remarquable chez les oiseaux qui, non seulement prévoient les phénomènes de la nature, mais qui pressentent aussi les prochaines  épidémies encore insoupçonnées des hommes. C’est ainsi que, à l’époque de la grande épidémie de Hambourg où le choléra multiplia ses affreux ravages, toute le monde constata que, dix jours avant l’apparition du fléau, tous les oiseaux avaient déserté la ville. Ce n’était pas du reste la première fois qu’on avait vu des multitudes d’oiseaux de toutes espèces s’enfuir à tire d’aile des régions que bientôt devait envahir une épidémie. Cette disparition générale et soudaine peut annoncer d’une façon certaine la prochaine arrivée du fléau..

Pendant l’été de 1884, quand le choléra faisait rage à Marseille et à Toulon, tous les oiseaux abandonnèrent ces deux villes pour se réfugier en masse dans les îles d’Hyères  restées indemnes. De semblables migrations ont été observées dans différentes parties de l’Italie, de l’Autriche et de la Russie avant l’arrivée du choléra. De même en Espagne, de même en Grèce, de même en Turquie.

En 1872, le même fait curieux se produisit en Galicie : un beau jour qui de devait être bientôt suivi de mauvais jours, tous les moineaux quittent subitement la ville importante de Prezemosye où ils abondaient sept ou huit jours ayant l’apparition du fléau terrible qui devrait frapper tant de Victimes.

Les habitants surpris se demandaient ce qu’étaient devenus les oiseaux aimés de leur ville. Pourquoi cet exil ?

Deux mois après, quand la meurtrière épidémie a complètement disparu, on voit revenir par escadrons joyeux les moineaux de Prezemosye. Les arbres et les toits de la ville en sont couverts, et l’air retentit de leurs douces chansons. Les habitants émus s’accostent en disant : « Nos oiseaux sont revenus« .

Encore un même fait enregistré par la science : vers 1840, une effroyable maladie, la suette, éclate dans une partie du Périgord, terrifiant les habitants, décimant la population. Dans les villages de Cendrieux, de Saint-Michel, il se trouva des maisons entièrement vidées par la mort. Chaque habitant du foyer, chaque membre de la famille, étant représenté par un cercueil. Plus d’une semaine avant la foudroyante arrivée du fléau, tous les oiseaux des champs et des bois disparaissent comme un seul volatile de la contrée maudite, que le mal irrésistible va plonger dans le deuil et dans la mort.

Mais lorsque le fléau a enseveli sa dernière victime, on voit revenir les légions aériennes des oiseaux qui semblent gazouiller dans le ciel l’oraison funèbre de tant de malheureux fauchés par l’épidémie.

On pourrait accumuler les exemples de cet admirable et mystérieux instinct des oiseaux qui les incite à fuir les régions que rien ne semble encore menacer et qui bientôt pourtant seront affreusement contaminées par le fléau.corotEt le chien ! Quel admirable pressentiment de malheurs inattendus mais souvent annoncés par ses lugubres aboiements.

Combien de fois n’a-t on pas remarqué, dans les pays les plus divers, que quelques jours avant les désastres imprévus d’une soudaine inondation, les chiens de la contrée aboyaient lamentablement au bord des fleuves encore paisibles dont nul ne pouvait prévoir les prochains et terribles débordements. Mais c’est surtout les malheurs de famille, les deuils du foyer que le chien pressent d’une façon plus intime, plus poignante, et toujours sûre.

Le chien hurle-t-il à la mort ? Oui, vous répondra Georges Sand dans une page exquise de ses bucoliques berrichonnes où, j’en conviens, la poésie tient plus de place que la science. Mais voilà une étrange anecdote que nous tenons d’un membre de l’Institut, très grave mathématicien, qui ne croit guère qu’à ce qu’il a vu de ses yeux, entendu de ces oreilles.

Il s’agit d’un pêcheur habitant, au bord de la Loire un petit hameau de quatre ou cinq maisons, ne comptant que des gens pleins de santé. N’empêche que, depuis sept ou huit jours, le chien du pêcheur, un vieux Terre-Neuve, ne cesse toutes les nuits de hurler affreusement à la mort.

Chaque matin, le chien reçoit de son maître une correction soignée dont il ne tient d’ailleurs aucun compte. Médiocrement charmés par la navrante mélancolie de ces concerts aussi sinistres que nocturnes, les voisins se plaignent vivement au pêcheur qui, voyant l’impuissance des raclées quotidiennes se décide à noyer son vieux chien, son ancien compagnon de travail, aujourd’hui affaibli par les années et ne rendant plus que des douteux services.

Après un copieux, trop copieux repas, renforcé de maintes bouteilles, le pécheur monte en titubant sur une barque avec sa victime. A son cou il attache une lourde pierre et d’une poussée formidable le précipite dans le fleuve.

Le chien disparaît, mais le pêcheur perd l’équilibre et tombe aussi dans la Loire. Il nage mal. Le courant l’emporte…

Au même instant, la pierre, mal disposée se détache du cou du Terre-Neuve qui remonte aussitôt à la surface de l’eau. Apercevant son maître qui se noie, il nage vers lui avec une vigueur qui n’est plus de son âge, le saisit de ses vieilles dents par un bout de sa veste et le ramène sur la rive, rendant, ainsi la vie à celui qui a voulu, lui donner la mort.

Le pêcheur est donc sauvé ? Non. Dans la nuit, il succombe à une congestion. Le bain ne convient pas aux ivrognes qui ont trop bien déjeuné.

Et le chien ? Recueilli par les habitants du hameau, on ne l’entendit plus hurler à la mort.

Ce qu’il avait pressenti et annoncé par ses mystérieux aboiements venait de se réaliser.

Texte de Jean-Camille Fulbert-Dumonteil. « Le Chenil. » Paris, 1902.
Peinture de Jan Brueghel l’Ancien.
Peinture de Corot.

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5 réflexions au sujet de « Mystérieux instinct »

    francefougere a dit:
    mai 12, 2018 à 7:40

    Des histoires impressionnantes ! Heureusement le bon chien a été sauvé, il y a une morale 🙂 Bon dimanche – amitiés

    Aimé par 1 personne

    jmcideas a dit:
    mai 14, 2018 à 10:12

    J’ai heureusement, près de chez moi un vulcanologue
    Il possède un instrument prodigieux: Si l’aiguille s’affole, il garde jalousement l’information
    Sa réplique le lendemain, est de me demander
    « n’avez vous rien remarqué »? d’un air narquois
    > Mais si lui-dis-je
    « mon chat a disparu depuis 2 jours »
    Comme quoi l’aiguille est en retard !

    J'aime

    Aphadolie a dit:
    mai 15, 2018 à 1:23
    Libre jugement a dit:
    mai 20, 2018 à 6:51

    Ben voyons …

    J'aime

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