Les reines d’un jour

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reine carnaval Monsieur, avez-vous connu beaucoup de reines ? 

L’employé lève vers moi sa face ahurie, puis, me prenant pour un fou, se replonge dans les registres municipaux. Je précise ma question avec force détails. Le gratte-papier finit par comprendre qu’il s’agit des reines de carnaval, souveraines d’avant-guerre et d’après-guerre, dont les cheveux fous empruntent leur éclat à quelque couronne de carton. 

 Monsieur, me déclare l’employé, je n’ai pas le temps de vous entendre. 

Il se met à coller des fiches, à classer des documents, à plaquer sur des feuilles blanches l’œil rond de ses cachets. A force d’insister, je l’arrache à ces affreuses besognes. Il me dit d’un ton grincheux : 

 J’en ai connu plus de cent, Monsieur. Aucune n’a trouvé le bonheur ni la richesse. Il y en a même qui sont mortes d’une indigestion, le lendemain du Carnaval. 

Et nous remontons ensemble jusqu’aux Mardi-Gras de jadis. Chaque corporation avait sa souveraine. La souveraine possédait mille francs, une belle robe et des illusions. Avec ce bagage sentimental et financier, elle s’attendait à conquérir le monde. Théoriquement son règne durait un an, en pratique il ne durait qu’un jour. Quelquefois, à l’occasion des fêtes patriotiques, on lui remettait sa robe et on la montrait à une fenêtre. Puis on l’abandonnait dans un coin de bal, avec sa robe fripée et son cœur meurtri. Elle retombait de très haut, salissant ses dentelles blanches et brisant ses rêves comme des outres vides. 

Il ressort d’une enquête que nous avons faite qu’aucune de ces reines n’a été favorisée par le destin. Elles sont devenues de vieilles ouvrières, des concierges cinéphiles et cancanières, des boutiquières à panse rebondie. Leurs beaux yeux ont disparu derrière de petits éventails de graisse. Leurs beaux cheveux ne forment plus qu’une toison grise, avec de longues mèches malpropres et jaunes. Quelquefois, elles ont changé de profession : la reine des quincaillières est devenue modiste; la reine des ébénistes possède une petite épicerie à Ménilmontant; quelques-unes se sont élevées jusqu’au statut de bureaucrate, jamais plus haut. Ce sont les plus pauvres et les plus fières… 

Le Destin s’est d’ailleurs plu à les écarter de leur route. Une ancienne Muse  montmartroise est blanchisseuse à la Roquette; les abeilles deviennent paresseuses; les rosières ont mal tourné. Tout cela ne serait rien, sans ce fantôme de couronne qui leur serre le front comme un carcan de fer. Elles connaissent l’existence médiocre qui leur était assignée par le destin, mais elles sentent en elles un indéfinissable regret, le regret de ce qu’elles n’ont pas connu. 

Voilà ce que m’a expliqué l’employé de mairie. Puis il a répété d’une voix triste : 

 Il y en a qui sont mortes, Monsieur. 

« Paris-soir. » Paris, 1923.

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Une réflexion au sujet de « Les reines d’un jour »

    Aldor a dit:
    mai 28, 2018 à 11:54

    C’est joli et triste.

    Aimé par 1 personne

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