Une fable…

Publié le Mis à jour le

laennecUn ancien banquier qui, depuis quelques années, s’était retiré des affaires, après avoir acquis une fortune de 150000 francs de rente, tomba, par la satiété même de cette fortune, dans un état de bizarrerie tel que sa famille craignit qu’il n’en perdît la raison.

Un jour, Laënnec, le célèbre médecin français, à qui l’on doit la découverte de l’auscultation, voit entrer chez lui ce banquier :

Docteur, lui dit celui-ci, j’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit souvent. Je vois tous les jours davantage que je suis sur le point de devenir fou. Je viens vous demander vos conseils. Je suis le plus malheureux des hommes ! Que faut-il que je fasse ? J’exécuterai rigoureusement ce que vous m’ordonnerez.

Je ne me fie nullement, répondit Laënnec, aux bonnes dispositions que vous me montrez en ce moment. Demain, ce soir, dans une heure peut-être elles seront changées. Je ne consentirai à essayer de vous guérir que si vous vous maintenez huit jours dans les mêmes intentions.

Le banquier revint, en effet, chez Laënnec au bout de huit jours.

Vous êtes donc bien décidé, dit le docteur, à faire tout ce que je vous ordonnerai, mais tout, entendez-vous ? Et réfléchissez qu’il n’y a point de bornes à ce mot.
— Oui, monsieur, j’y suis décidé.
— Eh ! bien, vous irez demain chez votre notaire et vous ferez donation de votre fortune à votre femme. Vous ne vous réserverez qu’une pension de 150 francs par mois. Vous quitterez vos lambris dorés, votre table, vos chevaux,vos équipages.
— Je le ferai.

Le lendemain, la donation eut lieu. Le banquier fit disposer à son usage deux petites pièces à l’entresol, qu’occupait auparavant son portier; un lit en bois blanc, une commode de noyer, une table et quelques chaises, voilà l’ameublement de l’une des pièces. Sa femme et sa fille ne le voyaient qu’un instant au déjeuner. Il sortait à pied et quand, dans ses promenades, il était fatigué, il prenait un cabriolet de place. 

Au bout de quelques semaines, il avouait déjà à Laënnec que ce genre de vie ne lui était nullement pénible. Tout lui apparaissait sous un nouvel aspect. Il lui semblait être revenu au temps de sa jeunesse, à l’époque où il commençait sa fortune. Quand il assistait a une réunion, il y trouvait du plaisir et y demeurait jusqu’à la fin. Quand il lui arrivait d’aller chez l’un de ses amis, il y trouvait tout bon, lui qui auparavant frondait tout d’une manière insultante et malhonnête. Enfin, il attendait avec impatience le matin la visite de sa femme et de ses filles lui qui, depuis longtemps, ne leur montrait plus aucune tendresse. 

Ce genre de vie durait depuis six mois, lorsque Laënnec lui manifesta le plaisir qu’il
éprouvait de son rétablissement complet.

Mais, lui dit-il, vous ne pouvez alors reprendre le genre de vie que vous aviez auparavant; il y aurait trop de danger que vous retombassiez dans l’ennui et le dégoût dont vous êtes si heureusement sorti. Il faut que vous quittiez Paris, que vous achetiez une terre considérable et que vous la fassiez valoir par vous-même. Vous l’achèterez, si vous me croyez, en Bretagne. Là vous aurez des gens pauvres auxquels vous pourrez faire du bien. Ils sont religieux, ils seront reconnaissants. Vous aurez là des gens ignorants, il sera beau à vous de les faire instruire en fondant des écoles. En agissant ainsi, vous ouvrirez votre âme à des impressions et à des plaisirs qui vous sont inconnus et qui valent bien le vide et les ennuis que vous trouveriez dans la capitale.

Et il ajouta : 

Voilà une contre-lettre de votre femme qui rend nulle la donation que vous lui avez faite.

Peu de temps après, ce banquier appréciant l’excellence des conseils de Laënnec, acquit une propriété et quitta Paris. Là, il vécut content et complètement guéri de ses anciennes bizarreries, au milieu des champs et des bois.

Et après cela, que l’on parle encore de la fortune, de la gloire, du succès, pour faire le bonheur. Quelle pitié que la fortune, quelle pitié que la gloire, quelle pitié que le succès ! Le travail, le bien, l’honnêteté, voilà ce qui vraiment rend heureux.

« L’École et la famille. » Lyon, 1891.
Illustration de Théobald Chartran.

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4 réflexions au sujet de « Une fable… »

    anne35blog a dit:
    juillet 1, 2018 à 12:33

    trop d’argent peut rendre fou ,trop peu un peu anxieux…

    J'aime

    iotop a dit:
    juillet 1, 2018 à 12:56

    Bon jour,
    Note ; je retiens : « que vous retombassiez dans l’ennui et le dégoût .. » : ce verbe au subjonctif imparfait … est sublime.
    Max-Louis

    Aimé par 2 personnes

    iotop a dit:
    juillet 1, 2018 à 1:04

    Re Bon jour,
    On est fait ou pas pour la fortune comme on est fait ou pas pour le bonheur.
    Arrêtons les philosophies hédonistes, l’altruisme … ! Soyons dans la mesure de nos démesures. Nous n’aurions jamais eu des passionnés de la musique, de la technique, des mathématiques … si toutes et tous avaient été dans la mesure. L’harmonie de l’humanité est une utopie. Doit-on blâmer l’écrivain qui écrit 10 heures par jour? Alors que l’on « déboulonne » le financier tout ça parce que nous n’avons pas droit à la part du gâteau ? Je dis non ! Croisons nos routes, faisons des carrefours de nos exploits petits ou grands … ainsi l’humanité se vit …
    Max-Louis

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    francefougere a dit:
    juillet 1, 2018 à 7:10

    Heureusement, sa femme était honnête 🙂
    Il a toutes les chances, et il dérange Laënnec pour vraiment rien – à mon avis 🙂

    Aimé par 1 personne

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