A propos de l’ange Gabriel

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henriette-couesdonLes journaux de ce matin d’avril 1896 sacrifiaient largement à l’actualité sur le dos de l’ange Gabriel, mis à la mode par Henriette Couesdon, qui prétendait l’avoir dans le ventre depuis presque un an. 

C’est une véritable procession chez Mlle Couesdon. On y voit des journalistes, de simples curieux et, en majorité, des ecclésiastiques. La jeune personne reçoit fort aimablement tout le monde, cause comme vous et moi, puis, tout à coup, ferme les yeux, et… l’ange se substitue a elle pour faire les honneurs de l’appartement. Un journaliste, d’ailleurs, a remarqué qu’il s’exprimait avec beaucoup moins d’élégance que la maîtresse du logis. Dame ! l’ange Gabriel n’a pas été à l’école primaire et ses connaissances se bornent a la grammaire spirituelle. On ne saurait lui en vouloir si son langage est incorrect. Du reste, les visiteurs s’intéressent surtout au fond de sa conversation. L’ange Gabriel se livre à des prédictions d’un noir pessimisme et son anticléricalisme est tel que plusieurs prêtres, ne pouvant croire à un tel revirement, se sont déclarés en face du démon et ont exorcisé la voyante. 

On pourrait croire que le progrès et la civilisation ne laissent plus guère de place dans l’esprit, même des plus primitifs, pour de telles illusions mystiques. Cependant, il ne se passe pas d’année que nous n’entendions parler d’une visionnaire nouvelle. Anatole France, quand il aura épuisé la série qu’il emprunte à l’histoire, trouvera sans difficulté, dans les temps modernes, tous les sujets nécessaires à ses subtiles études. II paraît,  d’ailleurs, probable que la race des inspirés ne s’éteindra jamais. C’est en vain que la science poursuivra sa croisade contre les mystiques, en vain que les réalistes et les positifs, dans le sens mathématique du mot, s’attaqueront aux fictions invincibles parce qu’elles sont insaisissables. La discussion n’aura jamais raison de ce qui ne se discute pas. 

hugo victorOn ne saurait se dissimuler que les croyances, les superstitions s’imposent ordinairement aux esprits cultivés. Victor Hugo redoutait le chiffre treize et le vendredi. Le poète croyait au spiritisme. Or, le spiritisme est une des formes du mysticisme qui s’éloigne le plus de la logique. L’on croit plus facilement à la suggestion à distance qui a pour base la vie, la force animale, enfin. 

La voyante de la rue de Paradis ne se distinguait pas de ses devancières. Elle prédisait, donnait des avertissements. La France court à une catastrophe, disait-elle. N’est-il pas curieux de constater que tous ]es visionnaires de l’histoire, tous ceux qui se sont crus investis d’une mission d’en haut, se soit emparés de l’idée patriotique, la plus élevée, la plus sainte ? 

Mlle Couesdon était-elle une hystérique ? Une comédienne ? Une folle ? 

Elle était ce qu’étaient les autres. Elle faisait ce que les autres ont fait. Elle disait ce qu’ont dit les autres. 

Mlle Couesdon aurait pu naître il y a plusieurs siècles. Elle n’aurait pu n’exister que dans les temps futurs. Elle représentait un état d’âme spécial, toujours le même ! 

Source : Marcel De Bare. »La Presse. » Paris, 1896.

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