Les procès d’animaux au Moyen âge

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proces animalRien ne fut plus fréquent au Moyen âge que les procès intentés aux animaux nuisibles ou homicides, procès dans lesquels on suivait avec soin toutes les formalités des actions intentées en justice. Quelquefois même, les hommes étant impuissants à combattre les délinquants, on en appelait à la justice divine et alors le clergé lançait ses foudres et ses anathèmes contre ces êtres pervers assez abandonnés du ciel pour n’obéir ni aux juges, ni au parlement, ni même au roi.

Si étrange que cela nous paraisse aujourd’hui, la chose n’est cependant pas étonnante en elle-même si l’on songe que nos aïeux les Gaulois donnaient une âme à tout ce qui existe dans la nature, à l’homme, aux animaux, aux plantes, et jusqu’aux minéraux. De là à rendre les animaux responsables de leurs actions il n’y a qu’un pas et ce pas fut franchi facilement par tout le monde

Nous avons un livre où la tradition orale conservée de génération en génération nous reporte jusqu’aux temps lointains de Merlin l’enchanteur des Celtes et des Druides, livre où toute la science et toutes les croyances ont été secrètement fixées par l’écriture et mises en réserve pour la postérité : Le mystère des Bardes de l’Ile de Bretagne. Que lisons-nous, en effet, dans ce monument des siècles passés ?

« La mort et la perte de la mémoire sont des maux nécessaires dans Abred. Sans la délivrance accomplie par la mort et sans la perte de la mémoire à la mort, le mal serait toujours sur l’être qui s’y est livré. La mort nous délivre du mal même, mais non de l’effet du mal. Le mal est une diminution de l’être. Qui a diminué son être, retombe, après la mort, dans une vie moindre, et renaît homme inférieur ou animal irraisonnable. Il y a même une transgression qui rejette la créature jusqu’au fond de l’abîme,dans le chaos des germes, d’où elle est forcée de recommencer tout le cours de la transmigration ». (Triades 20, 21, 25, 26). (1)

Les alchimistes accordaient aussi la vie à toutes les substances qui avaient la propriété de se développer dans le sein de la terre et qui pouvaient passer d’un état imparfait à un état parfait, de sorte que Nicolas Valois (2) s’écrie :

« Toutes choses sont composées de trois : de terre qui fait le corps, d’eau qui fait l’esprit, de feu qui fait l’âme ».

Ainsi cela est clair, tout vit, tout sent, tout a une âme responsable devant Dieu et devant les hommes, au Moyen-âge.

Sans doute le christianisme a passé sur toutes ces croyances et les a à moitié effacées, mais la trace en est toujours restée dans l’esprit du peuple sans qu’il sût s’en rendre compte. Un savant moderne a appelé les animaux « nos frères inférieurs »; au Moyen-âge on le croyait fermement. Aujourd’hui même, dans ce siècle de la vapeur, du télégraphe et du téléphone, ne croit-on pas encore aux loups garous ? Ceci dit entrons au cœur même de notre sujet.

Le premier auteur, du moins à notre connaissance, qui ait parlé spécialement des procès d’animaux est Barthélémy de Chassanée, jurisconsulte célèbre vivant dans la première moitié du XVIe siècle.

Son livre, imprimé à Lyon en 1531, est rempli de faits plus intéressants les uns que les autres. Dans la première partie de excommunications animalium insectorum, il pose en fait que le territoire de la ville de Beaune est infecté par une quantité prodigieuse d’insectes plus gros que des mouches que le peuple nomme hurebers ? Ces animaux, dit-il, causent les plus grands dégâts dans les vignes. Pour arrêter ce fléau, les habitants ont, suivant un ancien usage, demandé à l’officialité d’Autun, qui ne refuse jamais, un ordre pour que ces insectes aient à cesser leurs ravages ou pour qu’ils s’éloignent des lieux où ils les exercent sous peine de malédiction et d’anathème. Chassanée part de là pour écrire un gros volume où il traite la question de savoir si cette procédure est convenable et conforme aux principes établis du droit. Il divise ensuite son sujet en cinq parties et dans chacune d’elles étale une érudition des plus intempestives. Laissons de côté les deux premières de ces parties et arrêtons-nous un peu à la troisième. Là le jurisconsulte recherche si les insectes doivent être cités personnellement ou s’il suffît qu’ils comparaissent par procureur. Tout délinquant, dit-il, doit être cité personnellement, et c’est bien un véritable délit que le fait imputé aux insectes du pays de Beaune puisque le peuple en reçoit scandale, étant privé de boire le vin « qui, d’après David le prophète, réjouit le cœur de l’homme, et dont l’excellence est démontrée par les dispositions du droit canonique portant défense de promouvoir aux ordres sacrés celui qui n’aime pas le vin. »

Mais voilà qu’une objection de la plus haute importance se présente à l’esprit de l’écrivain,

Les animaux incriminés peuvent-ils déférer à une invitation qu’il n’est pas donné à l’homme de leur faire connaître ? N’y a-t-il pas de sérieux inconvénients à ce que le juge leur donne un procureur à leur insu ? Le jurisconsulte est fort embarrassé, ma foi, mais enfin il prend parti et par déférence pour les usages du siège d’Autun, sa conclusion est qu’un tiers peut se présenter et proposer, au nom des animaux assignés, toutes sortes de moyens en la forme et au fond.

La quatrième partie agite la question de compétence. Plusieurs pages sont consacrées à l’exposition des moyens par lesquels on pourrait soutenir que l’affaire est du ressort des juges laïques, mais l’écrivain réfute ensuite longuement ces moyens et termine en décidant que la connaissance du délit appartient au juge ecclésiastique. Passons maintenant à la cinquième partie où, comme on dit, l’auteur s’embarrasse et ne sait visiblement ce qu’il veut.

Il traite de la malédiction et de l’anathème, mais tantôt il emploie dix ou douze pages à établir que les animaux ne peuvent être excommuniés, ceux-ci étant les instruments des vengeances divines, tantôt il développe de longs et nombreux arguments pour établir qu’on ne doit pas les épargner. Ainsi, dit-il, les anathèmes lancés jusqu’à ce jour contre les animaux dévastateurs des vignobles ont eu pour résultat de les faire périr en grand nombre ou de les éloigner du territoire qu’ils désolaient : on entrevoit tous les troubles, tous les scandales qu’occasionnerait la perte des récoltes, si elle était la suite du refus de fulminer de nouvelles excommunications. Chassanée cite même trois vers des Géorgiques où il est dit que la religion permet de tendre des pièges aux animaux. Or, continue-t-il, le meilleur de tous les pièges est sans contredit la foudre de l’anathème. Ne serait-il pas d’ailleurs contraire au bien de la religion de diminuer la confiance que les pauvres paysans ont dans l’efficacité de cette pratique ? Après tous ces beaux raisonnements, le jurisconsulte bourguignon cite d’autres exemples. Il dit avoir vu plusieurs sentences d’excommunication prononcées par l’officialité de Lyon et par celle de Macon tant contre les insectes dont il s’agit que contre d’autres animaux nuisibles, tels que rats ou limaçons. Il rentre même dans les plus petits détails de cette sorte de  procédure, et transcrit une requête adressée par les habitants d’une paroisse ravagée par les rats tout en faisant observer que sur cette plainte on nomma d’office un avocat qui fit valoir, au nom des animaux ses clients, les moyens qu’il croyait les plus convenables à leur défense. Nonobstant ce plaidoyer qui était de pure forme, l’official fit une première adjuration aux animaux malfaisants. Mais cette adjuration dont l’auteur donne aussi la formule, étant restée sans aucun effet, l’official, au nom de Dieu, rendit une solennelle sentence de malédiction et d’anathème.

Ce n’est d’ailleurs pas seulement en Bourgogne que nous rencontrons de pareils exemples.

En 1221, les habitants de Constance et de Côme dirigèrent des poursuites contre de gros vers qui ravageaient leurs campagnes, et, en 1229 Guillaume d’Emblens, évêque de Lausanne, excommunia les sangsues qui infectaient de leur venin les poissons du lac Léman et notamment les saumons. Ce n’est cependant qu’après les formalités préalables, telles que la citation, la constitution d’un avocat et d’un procureur, qu’il prononça la terrible sentence (3).

D’un autre côté Félix Malleolus, mort en 1457, rapporte que dans le diocèse de Constance et dans les environs de Coire, on relégua « en une région forestière et sauvage » des larves et des cantharides que l’on avait préalablement citées devant le magistrat provincial, qui, prenant en considération leur jeune âge et l’ exiguïté de leur corps, leur avait accordé un curateur chargé de les défendre.

En 1543, dit M. Berriat Saint-Prix, (4) une délibération du conseil municipal de Grenoble fit droit à la demande d’un membre de cette assemblée qui, après avoir exposé que les limaces et les chenilles causaient un mal épouvantable, conclut pour qu’on priât monsieur l’official de vouloir bien excommunier les dites bêtes et procéder contre elles, par voie de censure, afin d’obvier aux dommages qu’elles faisaient journellement ou qu’elles feraient à l’avenir.

Deux ans plus tard, en 1545, les insectes ayant fait irruption dans le territoire de Saint Julien, un commencement d’instruction judiciaire eut lieu et deux plaidoyers furent prononcés devant l’official de Saint-Jean de Maurienne, l’un pour les habitants, l’autre en faveur des insectes auxquels on avait nommé un avocat. Ceux-ci ayant disparu subitement, l’instance fut suspendue et ne fut reprise qu’au bout de quarante-deux ans, en 1587, lorsqu’ils firent de nouveau irruption dans les vignobles de la commune de Saint-Julien. Les syndics adressèrent une plainte au vicaire général de l’évêché de Maurienne qui nomma un procureur et un avocat aux insectes, puis rendit une ordonnance prescrivant des processions, des prières, et recommandant surtout le paiement exact des dîmes. Après avoir ouï plusieurs plaidoiries, les syndics convoquèrent à leur tour les habitants sur la place de la commune et là exposèrent comme quoi « il étoit requis et nécessaire de bailler auxdits animaux place et lieu de suffizante pasture hors les vignobles de Saint-Julien, et de celle qu’ilz en puissent vivre pour éviter de menger ni gaster lesdictes vignes. »

Les habitants furent tous d’avis d’offrir aux insectes une pièce de terre contenant environ cinquante sétérées, « et de laquelle les sieurs advocat et procureur d’iceulx animaulx se veuillent comptenter… ladite pièce de terre peuplée de plusieurs espèsses boès, plantes et feuillages, comme foulx, allagniers, cyrisiers, chesnes, planes, arbessiers et autres arbres et buissons, oultre l’erbe et pasture qui y est an assez bonne quantité ». Et notez qu’en faisant cette offre les habitants crurent se réserver le droit de passer à travers la localité dont ils faisaient ainsi l’abandon, « sans causer touttefoys aulcung préjudice à la pasture desdicts animaulx. Et parce que ce lieu est une seure retraite en temps de guerre, vu qu’il est garni de fontaynes qui serviront aux animaulx susdicts (5) ».

Cette délibération avait été prise le 29 juin. Le 24 juillet le procureur des habitants présenta une requête tendant « à ce qu’à défaut par les défendeurs, d’accepter les offres qui leur avaient été faites, il plût au juge lui adjuger ses conclusions, savoir à ce que lesdits défendeurs soient tenus de déguerpir les vignobles de la commune, avec défense de s’y introduire à l’avenir sous les peines du droit ». Le procureur des insectes demanda un délai pour délibérer, et les débats ayant été repris le 3 septembre, il déclara ne pouvoir accepter au nom de ses clients, l’offre qui leur avait été faite, parce que la localité en question était stérile et ne produisait absolument rien, ce que niait la partie adverse. Des experts furent nommés. Là s’arrêtent malheureusement les pièces de ce procès si curieux.

Les tribunaux, impuissants à sévir soit contre les insectes, soit contre d’autres bêtes nuisibles à la terre, punissaient en revanche avec la plus grande rigueur les animaux coupables sur lesquels ils pouvaient mettre la main. On procédait alors envers eux absolument comme envers des êtres humains. On allait, jusqu’à leur signifier la sentence avec toutes les formalités usitées en pareil cas. L’exécution était publique et solennelle : quelquefois l’animal était habillé en homme. Voici d’après un compte de 1403, à quoi monta la dépense faite à l’occasion du supplice d’une truie condamnée à Meulan pour avoir dévoré un enfant, accident qui se produit encore si souvent de nos jours.

« Pour dépense faite pour elle, dedans la geôle, six sols parisis.
Idem, au maître des hautes oeuvres qui vint de Paris à Meullan faire ladite exécution par le commandement et ordonnance de nostre dit maistre le bailli et du procureur du roi, cinquante-quatre sols parisis.
Idem, pour la voiture qui la mena à la justice, six sols parisis.
Idem, pour cordes à lier et haler, deux sols huit deniers parisis.
Idem, pour gans, deux deniers parisis (6) ».

Afin de montrer jusqu’à quel point furent communes les procédures contre les animaux, nous prenons dans un mémoire de M. Berriat Saint-Prix qui s’est occupé spécialement de cette question, une partie de sa liste par ordre chronologique, des arrêts et excommunications prononcés contre divers animaux. On verra par là que dans le siècle de Voltaire ces pratiques n’étaient pas encore abolies.

Années. Animaux. Pays.

1120. Mulots, chenilles. Laon.
1121.
Mouches. Foigny, près Laon.
1166.
Porc. Fontenay, près Paris.
1311.
Taureau. Comté de Valois.
1403.
Cantharides. Mayence.
1404.
Porc. Rouvre.
1405.
Bœuf. Gisors.
1501.
Sauterelles. Cotentin.
1501.
Rats. Autun.
1525.
Chien. Parlement de Toulouse.
1546.
Vache. Parlement de Paris.
1600.
Vache. Thouars.
1600,
Vache. Abbeville.
1647.
Jument. Parlement de Paris.
1690.
Chenilles. Auvergne.
1692.
Jument. Moulins.
1741.
Vache. Poitou.

Quels animaux n’ont pas été cités à comparaître devant dame Thémis ? On n’a épargné aucun coupable, pas même les douces tourterelles qui, sans doute firent un jour un affreux scandale puisque l’on voit à la fin du XVIIe siècle des juges d’outre-France sommer méchamment ces jolis animaux à comparaître devant eux (7). Ah ! gentilles tourterelles, ces hommes étaient-ils jaloux de votre bonheur et voulaient ils troubler vos chastes amours ?

Frédéric Ortoli. « La Tradition : revue générale des contes, légendes, chants, usages, traditions et arts populaires. » Paris, 1888.
Illustration tirée du Book of Days (1863)

1. H. Martin, Hist. de France, T. I.
2. Œuvres de M. Grosparmy et de Nic. Valois, Ms de la Bibl. de l’Arsenal.
3. Delrio. Disquisitiones magicae. Liv. III.
4. Thémis, 1819. T. II.
5. De l’origine, de la forme et de l’ esprit des jugements rendus au Moyen-âge contre les animaux, avec des documents inédits, par Léon Menabrea. (Extrait du tome XII des Mémoires de la Société royale académique de Savoie), Chambéry, librairie de Puthod,1846.
6. Mémoires de la Société des antiquaires, 1829, T. VIII.
7. Berriat Saint-Prix. Mémoires de la Société des antiq. Op. cit.

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5 réflexions au sujet de « Les procès d’animaux au Moyen âge »

    lesfaitsplumes a dit:
    septembre 8, 2018 à 8:38

    Bonjour, je vous remercie beaucoup pour ce texte instructif et passionnant sur un sujet qui m’interpelle beaucoup. Bonne journée

    Aimé par 1 personne

      Gavroche a répondu:
      septembre 8, 2018 à 10:03

      Avec plaisir ! En parcourant le net, vous trouverez de nombreux autres articles bien documentés.
      Merci ! Bonne journée 🙂

      Aimé par 1 personne

    L'Ornitho a dit:
    septembre 8, 2018 à 8:46

    Jamais condamner la peau de l’ours avant de l’avoir jugé !

    Aimé par 2 personnes

    telavivcat a dit:
    septembre 8, 2018 à 9:02

    A reblogué ceci sur michmich32.

    Aimé par 1 personne

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